L'archéologie musicale

Redonner vie aux paysages sonores de l'Antiquité grecque

© Man_Half-tube / Getty Images

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Un voyage musical dans le temps, un retour dans la Grèce antique, où la musique occupait une place particulièrement importante dans la sphère privée, publique et religieuse de la population. À travers le riche documentaire Bernard George, disponible en libre accès sur Arte, partez à la découverte de la musique de l’Antiquité, de l’univers sonore de cette époque, reconstituée à partir de reliques de parchemins, de stèles et de tablettes.

Voir le documentaire "À la recherche de la musique de l’Antiquité" sur Arte
Disponible jusqu’au 24 août 2021

Si nous savons, grâce à une richesse iconographie, que, de tout temps, la musique a occupé une place importante dans de nombreuses civilisations antiques, grecques, romaines ou encore égyptiennes, il est plus compliqué de retrouver une trace écrite de cette musique, qui se transmettait très souvent de manière orale. Depuis plusieurs dizaines d’années, la discipline de l’archéologie musicale a permis de redécouvrir de véritables trésors, des témoins d’un temps passé, de sonorités anciennes.

Ces vestiges écrits d’une musique du passé sont, en grande partie, issue de la civilisation hellénique, rédigés donc en grec ancien. A ce jour, nous n’avons retrouvé aucune partition d’une musique appartenant à la civilisation égyptienne ou romaine, prouvant donc bien l’importance de la transmission orale de la musique à cette époque.

Autre trace majeure d’une tradition musicale écrite, l’Hymne à Nikkal est un chant gravé en écriture cunéiforme sur une tablette d’argile datant de 1400 avant Jésus Christ et retrouvée dans les années 1950 sur le site du Palais royal de l’ancienne cité d’Ougarit, située dans le nord de Canaan.


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Les tables d’Alypios

Dans la Grèce antique, la musique occupait une place de premier ordre, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère politique et religieuse. L’esthétique musicale est d’ailleurs l’un des piliers de la République de Platon, qui se plaisait à dire que pour "connaître un peuple, il faut écouter sa musique".

Si des partitions grecques nous sont parvenues, faut-il encore pouvoir les déchiffrer. En effet, les Grecs avaient développé un système de notation de la musique extrêmement complexe, comportant près de 1700 signes, et différenciant la notation de la musique vocale et la notation de la musique instrumentale.

Une musique qui serait restée un mystère pour nous si un traité antique ne nous était pas parvenu, par l’entremise de moines copistes du Moyen Age. L’auteur de ce traité, que l’on pourrait présenter comme la "Pierre de rosette" de la musique de la Grèce antique, est un certain Alypius d’Alexandrie. Ce dernier a repris dans différentes tables, le nom de chacune des notes de musique et y a associé le signe correspondant dans la notation de la musique vocale et le signe correspondant dans la notation de la musique instrumentale. Grâce à ce traité, il est donc possible d’appréhender et de déchiffrer les partitions musicales grecques qui nous sont parvenues.

Ce système de notation complexe nous permet également de comprendre comment les Grecs pensaient la musique écrite : celle-ci était consignée par écrit pour un souci d’archivage des musiques qui se transmettaient de musiciens à musiciens essentiellement oralement. Nous sommes donc loin des partitions modernes qui servent aux musiciens qui interprètent, à vue, la musique qui est écrite.

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Vue du manuscrit du traité d’Alypius autour du système de notation grec de la musique, avec les notes de musique et leurs signes correspondant, en musique vocale dans la colonne de gauche, et en musique instrumentale sur la colonne de droite. © Capture d’écran Arte

L’épitaphe de Seikilos

Grâce à ce système de notation et la volonté de certains musiciens et théoriciens de consigner et d’archiver les musiques de leur époque, les chercheurs et archéo-musicologues sont en mesure de déchiffrer ces partitions venues d’un autre temps.

La plus ancienne trace de musique grecque "complète" est la célèbre stèle de Seikilos, datée du IIe siècle avant notre ère, et découverte à la fin du XIXe siècle par Sir William Ramsey à l’occasion de la construction du chemin de fer ottoman. L’histoire de sa découverte et celle qu’elle renferme ont participé à la renommée de cette épitaphe qui trône actuellement au Musée National du Danemark, à Copenhague.

Tout commence en 1883, lorsque Sir William Ramsey découvre une tombe à une trentaine de kilomètres d’Ephèse, se trouvant sur le tracé du futur chemin de fer ottoman. En inspectant la stèle, Ramsey remarque des signes musicaux présents au-dessus du texte et tente de les retranscrire.

Entre-temps, le directeur des chemins de fer ottomans, Edward Purser décide de s’octroyer la stèle. Lors de l’extraction, la stèle est endommagée à sa base, au niveau des deux dernières lignes de texte. Le directeur des chemins de fer ottoman offrit la stèle à sa femme pour que celle-ci puisse y poser ses fleurs. Une bien drôle de fonction pour un vestige aussi précieux du passé.

Cette stèle contient en effet la plus ancienne source de musique grecque jamais mise au jour. Cette petite stèle marquait donc l’emplacement d’une tombe. Son auteur, Seikilos le Sicilien, a livré cette épitaphe à un membre de sa famille. Au-dessus du texte grec, sur la partie inférieure de la stèle, les archéo-musicologues ont pu identifier des signes de notation de musique vocale, et retrouver ceux-ci dans les tables d’Alypius, leur permettant de retranscrire ces notes dans notre système de notation actuel, redonnant vie à cette musique du IIe siècle avant notre ère.

Le chant de Seikilos, c’est-à-dire, la partie de la stèle qui comporte une notation musicale, est une maxime épicurienne. La traduction donnée au texte est la suivante :

Tant que tu vis, brille !
Ne t’afflige absolument de rien !
La vie ne dure guère.
Le temps exige son tribut

La vie est courte, la fin ne peut pas être évitée, donc, jouis de chaque instant !

Si la traduction de ce texte n’est pas sujette à discussion, le dédicataire de cette stèle, en revanche, fait débat et aucun consensus clair n’a été trouvé parmi les spécialistes.

En effet, c’est à la base de la stèle que l’on retrouve la mention de la personne à qui est dédiée la stèle. Le souci est que cette base a été fortement endommagée lors de l’extraction de la stèle à la fin du XIXe siècle et il est difficile de déterminer avec exactitude le dernier nom, donne lieu à plusieurs interprétations.

Les trois interprétations les plus répandues sont :

Σείκιλος Εὐτέρ(πῃ) (Seíkilos Eutér (pei), "De Seikilos à Euterpe") suggérerait une dédicace de Seikilos à son épouse, qui se prénommait Euterpe.

Une autre reconstruction possible propose Σείκιλος Εὐτέρ[που] (Seikilos Euter [pou], "Seikilos [fils] d’Euterpos". La stèle serait alors dédiée au père de Seikilos.

Enfin, une autre traduction potentielle ferait de l’auteur de cette épitaphe "Seikilos [fils de la muse] Euterpe". Dans la mythologie grecque, Euterpe est une muse qui présidait à la musique, et dont l’un des attributs est la flûte. Certains écrits lui attribuent même l’invention de l’aulos, instrument à vent de la Grèce antique.

En 1893, une dizaine d’années seulement après la découverte de la Stèle de Seikilos, une équipe d’archéologues français font une merveilleuse découverte sur le site de Delphes. Sur le Temple d’Apollon, dieu grec de la musique, ils ont découvert différents hymnes, gravés dans la pierre. Ce sont, à ce jour, les partitions vocales et instrumentales les plus longues que l’Antiquité grecque nous ait léguées. Une inscription sur le temple a permis de les dater avec précision.

Comme l’explique l’helléniste Sylvain Perrot, dans le documentaire de Bernard George disponible sur Arte, les deux hymnes découverts "ont été interprétés en 128 avant Jésus-Christ, par une quarantaine de chanteurs et une dizaine d’instrumentistes". Il s’agit d’une procession que les Athéniens faisaient depuis Athènes jusqu’à Delphes. Ces hymnes, qui ont donc été interprétés durant cette procession, ont ensuite été gravés sur le temple d’Apollon comme un don, une consécration au dieu de la musique.

Le papyrus du Louvre

Autre trace inestimable de la musique grecque de l’Antiquité, le papyrus du Louvres est au centre du documentaire de Bernard George. Ce petit papyrus, retrouvé dans une petite boîte en fer dans les archives du Musée du Louvres, est présenté comme une énigme, que va déchiffrer Annie Bélis. Philologue, papyrologue et musicienne, elle est l’une des plus grandes figures mondiales de l’archéologie musicale.

Au cours du documentaire, vous découvrirez que ce petit papyrus, qui était perdu, oublié de tous, dans une petite boîte des archives, se révélera être une partition d’une célèbre tragédie grecque, écrite par Carcinos le Jeune, une tragédie qui révolutionne la compréhension d’un des mythes les plus connus de la mythologie grecque, celui de la sorcière Médée.

De la Grèce à l’Égypte, en passant par l’Autriche, le documentaire de Bernard George nous emmène sur les traces de la musique de l’Antiquité.

Pour en savoir plus, nous vous conseillons l’excellent documentaire "À la recherche de la musique de l’Antiquité" de Bernard George, disponible sur Arte.