"Je ne reverrai plus le monde" d'Ahmet Altan, un récit de prison qui fait acte de résistance

"Je ne reverrai plus le monde" d'Ahmet Altan, un récit de prison qui fait acte de résistance
"Je ne reverrai plus le monde" d'Ahmet Altan, un récit de prison qui fait acte de résistance - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous parle du dernier livre d'Ahmet Altan, Je ne reverrai plus le monde.

Un titre qui demande une explication. Ahmet Altan est en prison en Turquie depuis trois ans. Ce journaliste et romancier, très connu dans son pays, a été condamné à perpétuité suite au coup d'Etat manqué contre Erdogan. Il n'y a participé en rien mais il a été arrêté pour avoir délivré "un message subliminal" à la télévision. Une accusation absurde qui semble sortir tout droit de 1984 d'Orwell ou du Procès de Kafka mais qui lui a valu cette condamnation arbitraire, incompréhensible, injustifiée. Des dizaine de milliers de fonctionnaires, professeurs, médecins, y compris des juges, ont été et sont encore arrêtés en Turquie. Toute personne qui élève une voix critique. Mais demain, s'ouvre une nouvelle révision du procès qui a condamné Ahmet Altan à la perpétuité aggravée, et on espère ardemment, évidemment, qu'il sorte de prison.

Ces textes écrits dans cette prison

Ce sont des textes qu'il a confiés à son avocat, et qui diffèrent totalement des écrits que l'on attend généralement en pareil situation. Face au vertige d'un enfermement sans fin, Ahmet Altan ne voit qu'une seule réponse possible. Puisqu'on le nie, il niera aussi, à son tour, la réalité à laquelle on l'assigne. Il continuera à être ce qu'il a toujours été : un homme libre. A l'annonce du verdict, il écrit : "j'étais vivant et la vie était morte. Alors que je croyais mourir et que la vie continuerait, elle était morte et je lui survivais. Il me fallait lui insuffler de l'âme; il me fallait recréer la vie".

Ecrire fait partie de ce processus

Cet homme de 69 ans a toujours écrit : des essais, des reportages, des romans. Il est, dit-il, épris des plaisirs de la vie, de la littérature qu'il connait bien. Il est façonné, imprégné des images des pays qu'il a visité, des lieux où il s'est attablé avec les gens qu'il aime. C'est cela qu'il convoque au fond du trou où on l'a jeté. Dans sa cour de béton de quatre mètres sur six, d'où il ne voit qu'un morceau de ciel grillagé, il choisit de ne regarder que les oiseaux, qui au printemps viennent faire leur nid sur les barbelés. La chaise en plastique sur laquelle il s'assied, est celle d'un restaurant à Paris, ou n'importe où ailleurs mais pas dans une prison turque. Il est entré là comme Dante aux Enfers, dit-il, mais sans son Virgile. Il ne maîtrise plus rien, ni le temps ni l'espace, sauf l'espace intérieur et c'est celui-là, infini, qu'il décide d'investir.

Sa forme de résistance

C'est évidemment la marque d'une puissance de volonté extraordinaire, d'une dignité, d'une volonté de tous les instants. Il refaçonne un temps personnel, choisi : celui du rêve, de la pensée, de l'écriture de textes courts, qui ne crient pas, ne laissent rien passer de la détresse. Ils cultivent ce dont on l'a privé : une forme de douceur, de dolence, d'insouciance, une drôlerie et un extraordinaire talent pour la vie. Alors que tout n'est que grisaille, ennui, angoisse et solitude, ses textes sont pleins d'humour, attentifs à la moindre beauté, même incongrue, comme ces ombres graphiques et esthétiques que dessinent les barreaux sur la jambe du co-détenu. Ils sont aussi une analyse très fine du mécanisme du totalitarisme, et de la tragique cocasserie d'une justice qui condamne en deux minutes un homme à la réclusion à perpétuité. Deux minutes, parce que les juges veulent filer à la cafétéria avant sa fermeture. Alors, que peut-on opposer à la bêtise meurtrière sinon une brillante intelligence, une élégance du style, une ironie douce face au cynisme froid de ces hommes qui prétendent exercer la justice. Lire ces textes brillants, admirables à tous égards, c'est donc soutenir un homme qui résiste, avec un courage qui n'a d'égal que son excellence. Un homme qu'on espère libre demain.

 

*** Je ne reverrai plus le monde d'Ahmet Altan, traduit par Julien Lapeyre de Cabanes est paru aux éditions Actes Sud ***

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