Iannis Xenakis, l’architecte compositeur, le roman d’une vie

Ce jeudi 4 février, nous commémorons les 20 ans du décès de l’architecte, ingénieur et compositeur grec Iannis Xenakis, qui fut aussi un réfugié politique après la guerre civile grecque. Collaborateur de Le Corbusier, il associe la musique et l’architecture grâce aux mathématiques et est le père des musiques stochastique, stratégique et symbolique. Il est aussi le premier européen à composer de la musique au moyen d’un ordinateur, dès les années 1950.

La vie du compositeur Iannis Xenakis, décédé il y a tout juste 20 ans, en 2001, est digne d’un bon roman d’aventures, avec ses péripéties invraisemblables, ses drames et ses moments de résilience, ses deus ex machina, ses rencontres inattendues, son dénouement en apothéose.

Xenakis voit le jour le 29 mai 1922 dans la ville portuaire roumaine de Brăila, proche du détroit du Danube, qui héberge une importante communauté grecque. Dès 1932, sa famille déménage en Grèce. Féru de mathématiques, de littérature et de musique, il reçoit à partir de 1938 une formation d’ingénieur à l’école polytechnique d’Athènes et suit des cours de composition, d’analyse musicale, d’harmonie et de contrepoint auprès d’Aristote Koundourov.

Les années de guerre et la résistance

Ses études seront bouleversées par les nombreux événements politiques qui agitent la Grèce à l’époque et qui obligent l’école à fermer à plusieurs reprises. Le pays subit successivement l’invasion des troupes italiennes de Mussolini en 1940, celle de l’Allemagne nazie en 1941, venue en renfort de l’Italie, puis la guerre civile entre 1944 et 1949 qui oppose l’Armée grecque gouvernementale (royaliste et soutenue par le Royaume-Uni et les États-Unis) à l’Armée populaire de libération nationale (la branche armée du parti communiste).

Xenakis s’engage dès le début des années 1940 auprès des résistants communistes. Il connaît alors les affres de la guerre, entre tragédie et héroïsme. Plusieurs fois emprisonné, il commande en 1944 la compagnie Lord Byron, mais il reçoit l’année suivante un éclat d’obus anglais qui lui défonce la mâchoire et lui fait perdre l’œil gauche, le marquant à vie. Laissé pour mort, il ne doit la vie sauve qu’à son père qui le conduit à l’hôpital où il demeure trois mois entre la vie et la mort.

Il obtient finalement son diplôme d’ingénieur en 1946, mais ce n’est pas la fin de ses aventures pour autant. Fait prisonnier, il parvient à s’enfuir du camp où il est détenu et se cache pendant 6 mois à Athènes. Il s’embarque pour l’Italie en 1947 sous un faux nom, Konstantin Kastrounis, puis entre clandestinement en France où il est reconnu comme réfugié politique, tandis que la Grèce le condamne à mort par contumace.

De l’architecture à la musique

C’est en France que Xenakis connaît le succès et qu’il peut donner à son talent artistique sa pleine mesure. Naturalisé français, il épouse une femme de lettres renommée, Françoise Xenakis, née Gargouil. Il commence sa carrière comme ingénieur et architecte et collabore notamment à plusieurs projets célèbres avec Le Corbusier en personne, figure très emblématique du courant moderne en architecture.

Mais dans le même temps la musique l’appelle : il est l’élève de Darius Milhaud, et surtout d’Olivier Messiaen, qui soutient ses recherches musicales visant à réunir et synthétiser ses passions : la musique, l’architecture et les mathématiques. En s’inspirant des philosophes de l’Antiquité, Xenakis assigne au calcul des probabilités un rôle de construction musicale : c’est sur lui que repose son processus compositionnel, qu’il théorise sous le nom de musique stochastique. En 1954, il compose une œuvre innovante qui demeure sa production la plus connue, Metastasis, pour 61 instruments : elle est la toute première musique entièrement issue de règles mathématiques.

Un génie de l’expérimentation

Outre la musique stochastique, on doit à Xenakis bien d’autres expériences musicales, comme la musique dite stratégique, plus abstraite (comme dans Duel) ou la musique symbolique (comme dans Herma). Il est aussi un pionnier de la musique composée sur base de données calculées par ordinateur et il fonde une équipe de Mathématique et Automatique musicales dont le rôle est de formaliser mathématiquement des structures et des architectures musicales.

Son œuvre musicale témoigne de son goût de l’abstraction, avec ses glissandi caractéristiques, ses nuages de sons, ses longues notes tenues, ses passages du continu au discontinu ou de l’ordre au désordre. Elle a notamment exercé une influence majeure sur les écoles polonaises et japonaises.

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