Gérard Berréby: "Suspendre le temps, loin du bruit, de la fureur et des images"

Une oeuvre exposée à l'Hôpital Notre-Dame à la Rose
Une oeuvre exposée à l'Hôpital Notre-Dame à la Rose - © Gérard Berréby

Gérard Berréby — éditeur, écrivain et plasticien  expose en ce moment à Lessines à l’hôpital Notre-Dame à la Rose, patrimoine majeur de Wallonie, l’un des plus anciens hôpitaux d’Europe. L’apesanteur et la disgrâce présente près de 200 pièces de l’artiste jusqu’au 30 septembre 2019. Gérard Berréby est également le fondateur des éditions Allia. Sa maison d’édition compte plusieurs ouvrages sur la paresse dans son catalogue. Elle publie notamment ces jours-ci Sauver les phénomènes du père Herman Van Breda, sur le sauvetage des archives Husserl à l'aube de la Seconde Guerre mondiale. Qu’est-ce que le mot "Farniente" évoque à Gérard Berréby? Lecture de sa lettre sur antenne vers 15h.

"Perdu dans les stations des profondeurs, j'abandonne toute résistance et laisse venir ce qu'il y a de plus enfoui en moi. J'apprends l'arrêt, et c'est une discipline. Quand je rejoins cet état d'abandon, mon esprit se libère et va à sa guise, et c’est dans ces moments-là que germent en moi des idées. Je rejoins l'état d'apesanteur. Car cette forme de passivité accentue la réceptivité. Il me faut suspendre le temps, développer cette propension à ne rien faire, fondée sur la répugnance au travail, à l'effort physique ou intellectuel. Bref l'inaction, l'oisiveté. Ô ! Le luxe imprévu de la fainéantise, notait déjà, jouïssivement, Clément Pansaers dans L'Apologie de la paresse.

Suspendre le temps, loin du bruit, de la fureur et des images, je commence par sentir dans ma chair le bienfait provoqué par l'éloignement de toute contrainte extérieure. Parce que j'élimine tout ce qui m'est imposé et tente de rejoindre un état originel défait d'idées reçues et leur cortège de récriminations pleines de culpabilité. De toutes les passions coupables, la paresse est celle qui développe le plus la honte. Je goûte ce plaisir intense et subtil qui m'emporte contre le diktat, érigé en modèle, de l'homme occupé qui court, s'agite, produit, bien souvent vainement. 

Comme il nous faut travailler pour obtenir la moindre chose, la vraie vie, la vie propre de l'esprit humain nous reste interdite, nous enseigne le philosophe italien Giuseppe Rensi.

Arbeit macht frei : Le travail rend libre

Déjà un général nazi ordonna l'apposition de cette phrase à l'entrée des camps de concentration. Et, auparavant, la société allemande IG Farben l'avait placée au-dessus du fronton de ses usines. Ou l'art de nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

Le travail salarié est la pire des misères imposées aux hommes, on tente de nous faire croire que nous sommes libres alors que nous sommes tout bonnement serviles. Chair à produire, utile au bienfait de quelques-uns.

Exploiteurs, suceurs de sang, massacreurs de vie, halte-là ! Je me retire et fais un pas de côté. Cette chose honteuse que l'on tente de m'interdire est précisément ce qui m'est nécessaire et m'aide à me construire, à me réaliser pour mieux résister à l'envahissement de l'inutile et à lutter contre l'idéologie productiviste qui annihile ma perception poétique du monde. Rêveur suprême je m'enfonce sans retenue, chaque jour un peu plus, dans le recherche du vide. Et c'est des tréfonds de ce néant que je rebondis précisément. J'entreprends, à contre-pied de toute notion utilitariste, l'exercice de la paresse, et de là me vient la force de vivre.

Le dernier jour de la vie princière
Juste un détour par le train des rêves
dans l'éclair de l'instant du dérèglement."

Gérard Berréby


Production et présentation: Fabrice KADA