Gainsbourg et la musique classique, du majeur au mineur

Gainsbourg et la musique classique, c’est une grande histoire d’amour. Nous le savons, le génie créateur du grand Serge a souvent puisé dans le répertoire classique pour ses propres compositions, mêlant à l’envi les accords majeurs du classique à son "art mineur". À l’occasion des 30 ans de sa disparition, nous vous proposons un petit tour d’horizon de ces notes classiques au sein des titres de Gainsbourg.

C’est presque devenu une sorte de poncif, que l’on ressort à chaque évocation de Gainsbourg… Mais c’est un fait, la musique classique occupe une place particulière et importante dans la vie et l’œuvre de Gainsbourg. Il faut dire que la passion pour le classique lui vient de sa petite enfance, quand le petit Lucien Ginsburg écoutait à la radio et sur le phonographe familial la musique de Chopin, Scarlatti, Bach, Gershwin ou encore de Vivaldi. Un goût de la musique classique transmis par son père, Joseph Ginsburg, qui jouait dans un piano-bar, et qui lui a donné ses premières leçons de piano.

Une passion qui n’a plus jamais quitté Gainsbourg, même lorsqu’il s’est lancé dans la composition de ses chansons, qu’il considérait comme un "art mineur". L’expression vient de l’artiste lui-même, prononcée lors d’un dérapage télévisé, dont il avait le secret, sur le plateau de l’émission Apostrophe de Bernard Pivot le 26 décembre 1986. L’alter ego de Gainsbourg, Gainsbarre le provocateur y déclare que la chanson est un "art mineur", à l’inverse des arts majeurs que sont, selon lui, l’architecture, la peinture et la musique classique, la littérature ou encore la poésie. Une déclaration qui attise la colère du chanteur et compositeur Guy Béart, lui aussi invité sur le plateau. S’en suit alors un véritable "clash" où insultes et éclats de voix fusent dans tous les sens. Art mineur ou majeur, ce qui est sûr, c’est que Gainsbourg place la musique classique sur un piédestal, lui qui déclarait lors d’une interview qu’il éprouvait petit du "dégoût" pour la chanson, et pour "tout ce qui n’était pas de la musique classique". Le ton est donné.

Mais quels furent ces emprunts de Gainsbourg à la musique classique ? Dans sa chronique Un air de déjà vu, Vanessa Fantinel déshabille quelques grands titres de Gainsbourg pour y mettre à nu leurs influences classiques.

Gainsbourg et Dvorak

Initials BB est une chanson qui fait référence à Brigitte Bardot, avec qui Gainsbourg a entretenu une relation courte et fulgurante mais au moment où il écrit cette chanson, cette liaison vient de se terminer, Brigitte Bardot décide de sauver son mariage et quitte Gainsbourg. Il est déprimé, lui, le charmeur, le beau parleur, abandonné par la plus belle femme du monde. Il est d’autant plus déprimé qu’entre eux, l’étincelle était à la fois profondément artistique et intensément charnelle.

Il se trouve que quelques années avant lui, en composant la Symphonie du Nouveau Monde, Dvorak aussi vivait un déchirement. Pour lui, ce n’était pas l’amour d’une femme mais celle de sa patrie, sa chère Bohème natale qu’il avait quittée pour répondre à l’appel du Conservatoire de musique qui venait d’être créé à New-York. Dvorak a passé trois ans aux Etats-Unis, trois années de mal du pays, accentuée par un séjour dans une colonie bohémienne qui n’a fait que souligner le manque de ses racines.

Gainsbourg et Khatchtourian

Lying with you, une chanson de Charlotte Gainsbourg, un clip tourné dans la maison de Serge. Des souvenirs et des images figées, relation forte entre la fille et le papa qui l’entraînait à l’écran, sur les plateaux télé, toujours tellement fier, ouvertement fier, de sa petite fille. La preuve en cinéma avec Charlotte for ever, qui met en scène un père alcoolique et sa fille de 15 ans. Ils vivent seuls, il est scénariste raté, erre dans l’appartement, boit beaucoup et drague les copines de sa fille. Une atmosphère incestueuse et glauque, d’autant que Gainsbourg joue le père alcoolique et que Charlotte joue la fille de son père. Le parallèle avec la réalité est difficile à recevoir pour le public.

Pour la musique du film, le chanteur a puisé dans le classique, comme souvent. Cette fois-ci, c’est l’Arménien Aram Khatchatourian qui sert son univers. Avec une petite pièce de piano, un andantino tout rond, tout chaud comme un pain au sucre, tiré d’un ensemble que sont les "Tableaux de l’enfance".

Gainsbourg et Chopin

S’il y a un compositeur qui a influencé Gainsbourg, c’est bien Chopin. Gainsbourg s’est inspiré de Chopin pour trois de ses chansons, pour Jane B en 1969, pour Dépression au-dessus du jardin chanté par Catherine Deneuve et enfin Lemon incest pour Charlotte Gainsbourg en 1984.

Gainsbourg, Birkin et Grieg

En 1980, Jane Birkin déménage. Kate et Charlotte sous le bras, elle claque la porte de son foyer avec Gainsbourg. Elle a aimé Serge le magnifique, elle fuit les nuits noires de Gainsbarre et ses vapeurs d’alcool. Entre eux, tout a été sublime. Puis Jane a été infidèle et il ne l’a pas supporté. Serge est devenu pathétique et elle n’a plus voulu de cette vie-là. Le coup est dur. Assommant. Pétrifiant. La fille en or a quitté sa vie.

Mais il paraît que ces deux-là s’aimaient vraiment, et puisqu’il n’était plus possible de vivre ensemble, et comme parler c’est compliqué, Gainsbourg a écrit pour Jane. C’est comme s’ils s’étaient expliqués en musique, ils ont retissé dans le travail les bouts qui s’étaient déchirés entre eux. Baby alone in Babylone en 1983 rouvre la blessure. Le thème de la séparation traverse le disque. En 1984, Lost song les prolonge dans la complicité et noue une amitié qui durera jusqu’à la fin.

Dans la musique de Grieg, Peer Gynt est un gentil loser, un doux rêveur que Solveig attend sans se lasser chaque jour de sa vie. Et il revient. Dans la vie de Gainsbourg, Jane a beaucoup attendu, mais en partant, elle a permis une transformation, une rédemption de la tendresse. Les mots étaient superflus, alors on a écrit des notes. Et comme le chagrin était énorme, on a demandé un peu d’aide à la musique classique.

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