" Froide relique d'un ultra-modernisme éteint " - Pierre Boulez par John Adams

Pierre Boulez
Pierre Boulez - © Harald_Hoffmann

John Adams a été fasciné par la figure de Pierre Boulez dès son adolescence. C’est bien ici de figure qu’il s’agit, tant l’aura, les enthousiasmes et les excommunications du compositeur français auront façonné l’idée même que le vingtième siècle tardif se fit du modernisme. Dans un article paru dans le New York Times, John Adams décortique les écrits de son aîné.

Adams se revoit, adolescent, user jusqu’au sillon les enregistrements bouleziens de la musique de Debussy. La Mer et Fêtes, en particulier qui, dans sa discothèque, trouvèrent une place d’élection – un trône – aux côtés du Sacre de Stravinsky enregistré avec Cleveland.

La parution en traduction anglaise d’un recueil de conférences données par Boulez au Collège de France entre 1974 et 1995 permet à John Adams de revenir sur les rapports distants qu’il entretint avec l’icône adamantine du modernisme français. 

Que Boulez ait été parfait, dans toutes les disciplines qu’il aborda, Adams l’admet sobrement. Son approche compositionnelle quasi-hygiéniste, son art de la direction d’orchestre, sa pédagogie, la place qu’il occupa dans son siècle, jusqu’à ses écrits théoriques sur la musique – tout contribue à renforcer le socle du colosse. " Qu’on soit sensible ou non à sa musique, il semble essentiel qu’on reconnaisse en lui l’un des plus éminents musicographes de tous les temps ". 

Et même si l’admiration technique d’Adams pour la musique de son aîné ne le poussa jamais réellement à l’aimer, il admire l’artisan, qui remisait ses pièces pendant des décennies, les polissait avec une maniaquerie d’adolescent amoureux et qui semblait toujours avoir une douzaine de coups d’avance sur son temps, comme un grand maître des échecs.

À l’exception d’Elliott Carter, chantre incontestable du modernisme américain, Boulez rejeta globalement toute la nouvelle musique américaine. Le minimalisme, auquel il n’est pas défendu d’associer Adams, mais aussi le jazz et les courants populaires, " sans pour autant s’associer à Adorno qui considérait que le commerce de la musique en dénaturait l’essence-même. "

Adams, qui fut pourtant invité à diriger l’Intercontemporain, regrette que Boulez soit passé à côté du minimalisme, méprisant ses plans et ses horizons dégagés, sa grande communicabilité et le lien qu’il parvint à préserver avec les oreilles contemporaines. N’y vit-t-il vraiment qu’un tuilage de séquences simples et flatteuses, ânonnées et psalmodies en spirale pour plaire aux pavillons les plus paresseux ? Ses écrits le laissent entendre.

L’aridité de la pensée de Boulez, pour remarquable qu’elle soit, rend ses conférences inaccessibles aux strates les moins informées de la communauté musicale. On s’étonne, aujourd’hui encore, des anathèmes impitoyables qu’il lança à l’encontre de Schoenberg, de Ravel ou de Stravinsky dans ses jeunes années. La tabula-rasa voulue par Boulez dès les années 1940 prit l’allure sinistre des bûchers de Savonarole – peu trouvèrent grâce à ses yeux et tant de compositeurs furent indistinctement précipités dans la cendre rougie. 

Sur quoi repose cette transformation d’un art de la communication en discipline scientifique exclusive ? Pourquoi les festivals musicaux – celui de Darmstadt en tête – ont-ils pris l’allure de symposiums de bâillements ? Adams tente de l’expliquer en rappelant que Boulez avait plus que quiconque ressenti l’oppression des héritages musicaux ; luttant pour s’affranchir de modèles encombrants et liberticides. " La mémoire, pour lui, fonctionnait comme une arme à double tranchant, relevant à la fois de l’inspiration et de la corruption ". 

 

Ultimement, l’intéressé lui-même sembla résigné. " L’ère des avant-gardes et de l’exploration étant définitivement éteinte, ce qui suit ne sera que retour en arrière, nostalgie perpétuelle et brassage des formes connues ". Pensée que cueille John Adams, non sans une certaine cruauté : " aujourd’hui, il est possible que la pensée de Boulez – pour essentielle qu’elle soit -, ses goûts et jusqu’à son geste créatif apparaissent comme la froide relique d’un ultra-modernisme éteint et enterré. " Preuve que les révolutions les plus radicales connaissent elles aussi la morsure de postérités ingrates. 

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