Eugène Ysaÿe, "le roi du violon" qui fit la gloire de l’école franco-belge

Ce 12 mai, nous commémorons les 90 ans du décès d’Eugène Ysaÿe (1858-1931). Virtuose du violon mondialement admiré, grand chef d’orchestre, compositeur qui a fait date, enseignant exigeant, grand promoteur de la musique de son temps et instigateur de ce qui est devenu le concours Reine Elisabeth, Eugène Ysaÿe est sans conteste l’une des personnalités musicales les plus marquantes que la Belgique ait connues en près de deux siècles d’existence. Il est aussi l’une des figures de proue, sinon la principale, de la grande tradition violonistique nationale qui a fait la réputation de la Belgique aux 19e et 20e siècles, que l’on rattache généralement au courant français, sous le nom d'"école franco-belge du violon".

Du début du 19e siècle à la moitié du 20e siècle, la pratique du violon tend à se structurer en écoles nationales, qui défendent chacune leur propre manière d’envisager l’instrument et de l’enseigner, sur le plan de la technique et de la sonorité. De même qu’il y a une école russe ou une école italienne, une école belge du violon se structure progressivement, principalement à Liège et à Bruxelles, dans la continuité de la manière française, mais avec ses propres caractéristiques. Une tradition remarquable qui a connu une gloire internationale et qui a nourri des générations de virtuoses, tels que Prume, Bériot, Vieuxtemps, Ysaÿe ou encore Grumiaux.

C’est vers la fin du 18e siècle, avant la fondation de la Belgique en 1830, qu’apparaissent ses prémices. A cette époque, en s’affirmant comme instrument soliste, le violon quitte pleinement son statut d’instrument roturier et s’empare des lettres de noblesse des clavecins et violes de gambe qui tombent peu à peu en désuétude. De grandes dynasties de violonistes sont alors fondées sur le territoire wallon, comme celles des Crawion, des Grétry et des Henvaux à Liège ou celles des Bertrand, des Mansion et des Gaillard à Huy.

Paris, Liège, Bruxelles

Issu de l’une d’elles, Léonard-Joseph Gaillard (1766-1837), violon solo au Théâtre de Liège, est à l’origine de l’école liégeoise du violon. Il enseigne à François-Antoine Wanson (1788-1857), qui devient le premier professeur de violon du Conservatoire de Liège, nouvelle école supérieure de musique fondée sur le modèle du Conservatoire de Paris. En se basant sur les méthodes parisiennes, Wanson forme François Prume, un virtuose qui a accompli une carrière internationale et joué avec les plus grands, et qui a enseigné à son tour à l’école liégeoise, notamment au père et à l’oncle d’Eugène Ysaÿe.

Une autre lignée majeure de l’école belge est initiée par Charles Auguste de Bériot (1802-1870), un jeune prodige qui a étudié à Paris auprès de Pierre-Marie Baillot (1771-1842), l’un des fondateurs de l’école française de violon, en 1795, avec Pierre Rode et Rodolphe Kreutzer, dans le Conservatoire de Paris fondé après la Révolution française. Bériot hérite des caractéristiques de cette école : des traits brillants et une intonation pure et élégante, qu’il associe à une maîtrise technique digne de Paganini. Élève insoumis, il amorce une carrière de concertiste à Paris et à Londres avant de devenir le violoniste soliste du roi Guillaume 1er à Bruxelles. Il est aussi connu pour être le second mari de la célèbre Malibran, une mezzo-soprano française d’origine espagnole. Il devient en 1842 professeur de violon au Conservatoire de Bruxelles, d’où il aura une influence considérable.

C’est Bériot qui repère un autre virtuose et compositeur belge de talent : Henri Vieuxtemps (1820-1881). Après des brillantes études à Paris, Vieuxtemps connaît un succès international et multiplie les tournées en Europe, puis aux Etats-Unis. On retrouve chez lui toutes les caractéristiques de l’école belge : un son très ample, une pureté d’intonation, une technique et une puissance expressive. En raison de ces voyages, d’abord, puis de problèmes de santé, il n’enseigne au conservatoire de Bruxelles que pendant une période très courte. Mais cela ne l’empêche pas de former en privé à Paris Eugène Ysaÿe, son élève le plus brillant, et lui transmettre son savoir.

Ysaÿe, le triomphe de l’école belge

Ysaÿe n’attend pas la fin de ses études pour commencer une carrière internationale. Il triomphe à Paris et jouit rapidement d’une telle réputation qu’on le surnomme le "Roi du violon". Mais il n’est pas seulement un génial interprète. Selon le musicologue Marc Honegger, c’est aussi "un inlassable animateur, un découvreur sans pareil". C’est un homme qui vit avec son temps, sensible à la nouveauté qu’il promeut avec enthousiasme. Il se lie d’amitié avec les meilleurs compositeurs du moment : Camille Saint-Saëns, Ernest Chausson, Vincent d’Indy et bien sûr son compatriote d'origine liégeoise César Franck, qui lui dédie, l’une de ses œuvres les plus célèbres, la sonate pour piano et violon, dont Ysaÿe assurera la création.

Au cours de sa vie, Ysaÿe s’investit dans de multiples domaines. Outre sa carrière internationale d’interprète et de chef d’orchestre (il dirige notamment l’orchestre de Cincinnati aux États-Unis), il reste très connu comme compositeur, notamment pour ses incontournables six Sonates pour violon seul, des pièces complexes et virtuoses. Professeur au conservatoire de Bruxelles, il fonde le quatuor Ysaÿe avec son élève Mathieu Crickboom, Lucien Van Hout et Joseph Jacob, pour promouvoir la musique de chambre de son époque. Il crée également une société de concert dotée d’un orchestre, les Concerts Ysaÿe, et occupe la fonction de maître de chapelle de la cour de Belgique.

Enseignant le violon à la Reine Élisabeth de Belgique, c’est lui qui lui souffle l’idée d’un concours mettant en valeur les jeunes de moins de 30 ans et comprenant des musiques contemporaines, ainsi qu’un imposé inédit pour permettre aux candidats d’apporter leur sensibilité personnelle sans influence extérieure. Le concours voit le jour six ans après son décès, en 1937, sous le nom de "Concours Eugène Ysaÿe". Le premier lauréat n’est autre que le mythique David Oïstrakh. Aujourd’hui renommé "Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique", le concours reste l’un des plus prestigieux au monde et constitue toujours pour les lauréats un formidable amplificateur de carrière. Nous sommes d’ailleurs en train d’en vivre l’édition 2021, consacrée au piano.

Postérité

Après la disparition d’Ysaÿe, l’école franco-belge n’a plus compté autant de vedettes, dans un contexte où, avec la mondialisation, le modèle des écoles nationales cesse d’être pertinent. Les jeunes virtuoses favorisent désormais des cursus internationaux sur plusieurs continents, auprès des meilleurs professeurs du moment, mais il n'y a plus vraiment de cohésion nationale. Parallèlement, le savoir-faire issu de l'école franco-belge s’est internationalisé. Le dernier grand représentant belge est sans aucun doute Arthur Grumiaux, élève d’Alfred Dubois qui était lui-même un élève d’Eugène Ysaÿe.

Dans une interview réalisée par nos soins en 2018 au sujet de l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, qu’il a dirigé par le passé, le grand violoniste français Jean-Pierre Wallez laissait néanmoins entendre que cet héritage se serait mieux conservé en Belgique qu’en France : "il y a une longue tradition de l’école franco-belge qui a résisté (avec le conservatoire de Bruxelles notamment, ou la chapelle royale). Il faut se rappeler quand même qu’il y a eu des grands violonistes belges depuis Ysaÿe qui ont laissé des traces solides. Ils sont restés dans cette idée du jeu, du son : du grand son, pas des petites choses. […] Malheureusement, aujourd’hui, je déplore que les Français oublient un peu les bases de cette école, je le regrette beaucoup, parce que c’était vraiment fondamental et je crois que les Belges ont su garder ça."

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