Éloge de la paresse musicale

Inspiré par la lecture du livre de Kasimir Malévitch : "La paresse comme vérité effective de l’homme", Camille De Rijck met en perspective la "non-activité" dans le monde musical.

Une chronique datant du 19 août 2019

Peut-on décemment promouvoir la paresse quand on est musicien ? Peut-on par exemple, quand on déchiffre une sonate de Mozart, se dire que l’édition Bärenreiter sur laquelle on travaille jouît d’une qualité de papier exceptionnelle et que ces ramettes de papier molletonné constituent le meilleur oreiller jamais vu ici-bas ? Peut-on dès lors y installer sa nuque, fixer le ciel et penser à la poésie de l’existence sans se soucier de choses aussi désagréables, aussi triviales que les doigtés, les double croches piquées et les trilles frénétiques ?

Il y a peu de musiciens paresseux. Hélas. Cela leur est pratiquement interdit. Car quand s’installe la paresse, quand la sieste est préférée à l’entraînement, alors les muscles perdent un peu de leur mémoire. La musique a beau ne jamais abandonner totalement un musicien, c’est son corps qui lui impose la tyrannie du geste. Celui qui consistera à tenter mille fois le même petit mouvement de doigt, pour trouver le calibrage millimétré qui lui permettra de trouver la parfaite ductilité de sa note, mais – surtout – pour que ce calibrage lui soit tellement habituel – à force de le faire et le refaire – que jamais il ne l’abandonnera. Qu’il ne lui soit plus qu’un réflexe. Afin de pouvoir restituer sa lecture en s’affranchissant totalement de questionnements techniques. Qu’il soit en quelques sortes tout à la musique.

Ce serait une belle chose pourtant qu’on permette aux musiciens – comme aux consultants en entreprise – de réfléchir pour compte des autres et de penser, perché en leur géniale hauteur, à l’esthétique de la musique pure, sans avoir à se soucier, en plus d’être musiciens, d’être des instrumentistes.

Car l’instrument est au musicien ce que le boulet est à la cheville des Dalton : un empêcheur de tourner en rond. Un infernal suppresseur de liberté. C’est le leste d’une montgolfière qui ne demande pourtant qu’à s’envoler bien haut, bien loin des basses considérations terriennes terrestre.

Car il est un paradoxe saisissant en musique : tout n’y est qu’enjeu d’élévation et d’abstraction – il faudrait pour bien faire abandonner la gravité et tourner en apesanteur, comme la volute sortie du narguilé de la chenille d’Alice au Pays des merveilles, s’enroulant dans la volupté de l’inattraction – alors qu’en vérité, tout s’inspire du geste. Ce geste qu’il faut sculpter, avec son petit burin, pendant des jours et des nuits ; et une fois la sculpture achevée, alors que l’orfèvre se dit qu’il va enfin pouvoir jouir du repos : voir la statue menacer de fondre s’il n’en reprend pas l’édification tout de suite et promettre de ne plus jamais s’interrompre.

Telle est la vérité du musicien.

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