Disparition de Bruno Peeters

Pendant près de 40 ans, Bruno Peeters fut l'un des musicographes les plus importants de notre pays. Non par la place qu'il occupait dans les colonnes de nos quotidiens - il resta fidèle à Crescendo - mais par son infatigable bougeotte qui lui fit sillonner les théâtres de France et de Navarre (et de Belgique, aussi) afin de satisfaire son hallucinante boulimie de musique.

Quelle perte pour la vie musicale Belge. Quelle perte pour celles et ceux qui avaient la joie de connaître Bruno Peeters. Pour son épouse Véronique, qui l'aurait suivi jusqu'au bout du monde pour découvrir un opéra Français qu'on croyait perdu, et sa formidable petite famille. Parfois, au concert, on tombait sur "le clan Peeters", une joyeuse tribu souriante et simple, venue communier autour d'une grande partition. Nous pensons bien fort à eux.

Qu'on me pardonne ici de parler à la première personne. C'est que j'ai rencontré Bruno quand j'avais 18 ans, que je ne savais pas trop quoi faire de ma vie et qu'il me recevait, chaque semaine, à sa table du Cirio devant un Martini Blanc. Là, il m'a transmis certaines de plus belles formules magiques du musicographe : la curiosité, le doute, l'ouverture d'esprit. Il va sans dire que lui seul en était amplement doté (et naturellement, sans doute). De ma vie, je ne l'ai jamais entendu s'abaisser à un jugement à l'emporte pièce, ni se prévaloir d'une quelconque importance dont les journalistes moins sages, disons-le, aiment généralement à se repaître.

Il connaissait tout. Littéralement tout. L'opéra français, bien sûr, qui le passionnait jusqu'à la fébrilité. Prononcer - par exemple - le nom béni de Daniel-François-Esprit Auber devant lui faisait apparaître dans son oeil une cousine de l'étoile polaire, mais plus riche en éclat. Il connaissait Janacek et Poulenc par coeur, avait assisté à toutes les premières de La Monnaie depuis les années septante et quand nous, trentenaires paresseux, nous sentions bien fatigués le vendredi soir venu, lui roulait gaiement vers l'Opéra Royal de Wallonie ou vers le Vlaamse Opera pour découvrir et découvrir encore. C'était son bain chaud à lui, ce bouillon de musique de la salle d'opéra. On l'y voyait heureux et souriant, comme à son excellente habitude.

Bruno, pourtant, n'avait pas eu une vie simple, mais il avait décidé, un jour qu'à défaut d'être simple, sa vie serait belle. Par quels prodiges est-il parvenu à concrétiser ce paradigme ? puissions-nous le découvrir, pour notre propre bonheur. Un jour pourtant, il avait failli s'éteindre à l'opéra - à Metz, je crois - à l'occasion d'une représentation d'un flamboyant opéra français. Son épouse l'avait vu tomber, inanimé et s'était battue comme une lionne pour le ramener à la vie, parvenant à le rattraper in-extremis, sur les quais du Styx où déjà Eurydice lui chantait du Gluck. Il y a trois ans et demi, il avait entamé sa deuxième vie, poursuivant son travail avec une gaité bonhomme, le dos voûté comme l'excellent Amédée Fleurissoire qui n'a dans son coeur que de la bonté, et il a poursuivi son petit chemin en ce vaste monde.

Il s'est éteint vendredi soir. Discrètement, bercé par les siens, laissant derrière lui des collègues qui porteront longtemps dans leur coeur la leçon de Bruno Peeters : la musique est un enchantement, elle contribue - si on en use bien - à rendre les gens heureux. N'en fut-il pas la preuve ?

Pierre-Jean Tribot, rédacteur en chef de Crescendo

"Bruno Peeters c’était la passion, la véritable passion de la musique. Membre de l’équipe de rédaction depuis les débuts de Crescendo Magazine, il était une plume bien connue et appréciée du milieu musical. Une plume que l’on aimait lire entre confrères (étant auparavant rédacteur en chef de ResMusica), pour suivre ses pérégrinations et ses découvertes. Bruno aimait la musique classique dans toute globalité, avec une prédilection pour l’opéra et la musique française. La musique française, l’un des domaines où sa connaissance était encyclopédique, mais absolument encyclopédique ! Lors de l’une des distributions des disques aux rédacteurs de Crescendo, Bruno avait tout de suite repéré une nouveauté qui proposait des oeuvres pianistes de Dupont et Samazeuilh, ne voulant pas rater ce titre dont il avait chroniqué un précédent volume ! Pour Crescendo, il était également attentif aux volumes d’une série sur les musiciens et la Grande guerre lancée au panache par un valeureux label, nous titillant de bien les mettre de côté à son intention. Pendant les vacances de Noël dernier, me replongeant dans les dossiers des anciens numéros de Crescendo Magazine, je me délectais son érudition et de sa connaissance des répertoires et des compositeurs.  L’ouverture d’esprit, l’amour de la découverte et la passion de la transmission à nos lecteurs trouvaient chez Bruno un écho particulier et ardent. Animer une revue qu’elle soit au format papier ou numérique est toujours une masse de travail et de questionnements pour l’équipe de rédaction, mais rencontrer et travailler avec des personnalités comme celle Bruno est une satisfaction du quotidien qui nous pousse à aller toujours de l’avant. Au revoir et merci pour tout Bruno ! Tu nous manqueras tellement !"

Michel Stockhem, directeur d'Arts2

"Bruno était le fils d'un notaire et d'une fille de notaire : le notariat, c'était pour lui une vocation. Mais, dans son cas, elle fut contrariée par le décès prématuré de son père, en 1979 et la situation très difficile qui s'ensuivit. Cependant, comme son père - fondateur des Amis belges d'Albert Roussel, dont l'important fonds assemblé avec acharnement par Albert Peeters fut acquis en 1986 par la Bibliothèque Royale - Bruno avait des passions qui aidaient, en même temps qu'une famille très soudée autour du couple qu'il formait avec Véronique, à surmonter toutes les épreuves. La littérature fantastique, y compris la bande dessinée ; la musique, en particulier la musique française. Je n'ai connu qu'un seul homme encore plus passionné que lui par le sujet, il était belge également, et bien connu des auditeurs de la Deux et du "3e Programme" : c'était Robert Pourvoyeur. Mais Pourvoyeur, spécialiste mondial d'Offenbach, était plutôt monomaniaque, quand Bruno aimait tous les genres, et continuait davantage à être un homme ordinaire, aimant ses proches et aimé de ses proches. On perd donc en lui un compagnon de route, un collègue bienveillant, une voix, beaucoup de souvenirs et une somme de connaissances inégalable."

Ayrton Desimpelaere, chef d'orchestre

"Bruno à lui seul était l’incarnation de la bienveillance, du respect, de la gentillesse et de bien d’autres aspects qui le caractérisaient. Grand passionné de musique, il faisait partie de ces mélomanes dont l’avis n’était que justesse. Son sourire et sa bonne humeur pilotaient sa conduite. Chaque conversation avec lui n’était que le reflet d’une grande amitié qu’on aime chérir tant elle nous fait du bien. Je me souviendrai toujours d’échanges parfois enflammés sur des répertoires totalement oubliés, selon lui. Combien de saisons imaginaires avons-nous élaboré ensemble ? Que de titres surprenants en sont sortis : " Mon " Domino noir (les étoiles dans les yeux et ceux de Véronique à l’issue de la première à l’ORW ), Abu Hassan, La Princesse jaune, La Dame blanche… " On en parlera au Mariage secret. Youpie " m’avait-il écrit le 23 septembre dernier… mais le temps nous a manqué. J’aurais tellement aimé qu’il prenne part à cette aventure… Cher Bruno, tu rejoins notre chère Bernadette… Où que tu sois, on ne t’oubliera jamais. Merci l’ami…"

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