Demain, nous danserons... Patience !

Moment Musical du 16 mars 2020 dans lequel Camille De Rijck évoque l’arrêt brutal de presque toute la scène du spectacle vivant.

On ne cède pas au catastrophisme ; mais on le dira une fois pour toutes : l’épidémie de Coronavirus a d’ores et déjà choisi ses victimes. Et je ne parle pas ici des victimes directes, ceux qui souffrent, chez eux ou à l’hôpital, ni de ses victimes indirectes, ceux qui ont peur. Je parle de ses victimes collatérales : plusieurs pans de notre économie qui se prennent les mesures de sécurité du gouvernement en plein dans les gencives. Et ce d’autant plus douloureusement qu’ils sont les premiers à vouloir se protéger et à protéger leurs proches et à comprendre, à soutenir ces mesures. L’un des secteurs les plus touchés, c’est le nôtre : celui des artistes. Et on me permettra ce matin de parler d’eux, étant entendu qu’ils sont loin, très loin, d’être les seuls à frôler la banqueroute.

La fin de la semaine dernière, en ce sens, a été proprement hallucinante : on a vu toutes les institutions culturelles Belges prendre soudainement la mesure de la gravité. Mardi soir encore, en jouait une dernière fois Cosi fan tutte à La Monnaie. Mercredi matin, on fermait les guichets mais on se proposait de jouer à huis clos pour la radio ; jeudi, Michèle Anne de Mey et Jaco van Dormael qui mettaient en scène La Sonnambula de Bellini à l’Opéra Royal de Wallonie préenregistraient avec moi une émission prévue pour le lendemain et qui évoquait leur spectacle, lequel n’avait pas encore été annulé. Vendredi, tout était annulé : à La Monnaie, à Bozar, à l’Opéra Royal de Wallonie et partout ailleurs. En quelques heures, les responsables culturels ont décidé d’appuyer sur le bouton rouge de leurs économies déjà en berne et d’entraîner dans leur chute tous les métiers liés directement et indirectement à leur quotidien.

Pourtant, personne n’a protesté. Pour une fois, les réseaux sociaux n’ont pas été un défouloir. Ils ont au contraire fait l’écho de cette immense dignité des artistes et des gens qui pratiquent les métiers du spectacle : les voilà brutalement confrontés à la plus désespérante des situations économiques et pourtant, tous, ont compris l’enjeu majeur qui se jouait. La plupart ont des économies limitées – voir pas d’économies du tout – et leurs contrats sont annulés. Pour un, deux, trois mois ? Qui sait ?

Et Dieu sait que ce virus atteint le cœur même de l’ADN des mélomanes et des musiciens. Celui du geste concertant. Celui de se réunir, autour d’une partition. Car que font les femmes, que font les hommes, quand ils se mobilisent ? Ils se retrouvent, défilent, manifestent, écoutent, communient. Mais ils ont le réconfort de le faire dans un geste collectif, de le faire entre frères humains. Ce virus a ceci de pernicieux qu’il nous prive de ce geste qui pour nous est un réflexe, celui de la symphonie concertante de nos âmes et de nos espoirs.

Pourtant, pourquoi lutte-t-on, sinon pour venir à bout de ce qui nous menace ? Nous ne sommes jamais aussi forts que quand notre ennemi a un nom et que nous nous rassemblons. Les musiciens le savent et déjà, chez eux, ils préparent la revanche : celle qui leur permettra bientôt de sortir et de danser sur les ruines fumantes de cet ennemi, que leurs efforts, que nous efforts, auront terrassés. Et alors, nous danserons. Patience.

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