Chronique Littéraire | " De l'Angleterre et des anglais " de Graham Swift

Pour cette première chronique de l'année 2019, Sophie Creuz présente un recueil de nouvelles paru chez Gallimard.

Longues parfois en quelques pages à peine, toutes ces nouvelles ne sont pas indispensables mais toutes nous disent quelque chose de l'Angleterre et des Anglais: d'une forme d'insularité existentielle que Graham Swift, capte subtilement. C'est un des tous grands écrivains de sa génération, il est né en 1949, et malheureusement tous ses livres ne sont pas traduits mais ceux qui le sont sont épatants. Et le dernier, paru en poche chez Folio ces jours-ci, s'appelle " Le dimanche des mères ", c'est un roman que je vous le recommande très vivement.

Des nouvelles écrites en 2014

En réalité, il les a écrites en 2014 mais elles ne nous parviennent que maintenant, et ce n'est pas plus mal parce qu'une certaine manière elle explique le Brexit; ce sentiment qu'ont certains Britanniques d'être différents, et d'avoir été lâché par la grandeur passée d'un Empire qui se résume maintenant à un bout de caillou isolé au milieu de la mer. Cela transpire, d'une certaine manière, chez les personnages de Graham Swift, qui sont des gens ordinaires, saisis dans un instant de leur vie, banale elle aussi. Mais c'est ce qui est remarquable chez lui, c'est qu'alors qu'il ne se passe pas grand chose, aucune révélation fracassante, aucun de secret de famille qui va tout bouleversé, et bien il saisit les grandes questions qui se taisent-là, dans cette routine.

La vie, la mort, l'amour...

Et le temps qui passe, l'âge qui vient et qui fait de vous un être différent, du moins en apparence, alors qu'à l'intérieur vous êtes inchangé, identique au jeune homme de naguère. Je parle d'un homme parce que ce sont essentiellement d'eux dont il est question. Leur père parfois était héros de guerre et sont eux de modestes employés, ou le contraire, le père était coiffeur et ils sont entrepreneurs mais mènent une vie d'automates. Eux courent tous les dimanches sur le même sentier communal alors que leur fils est trader à New York. D'autres encore, partent en vacances aux Maldives chaque année, sans avoir la curiosité de savoir où ça se trouve, ou alors ils s'attachent à la collection de porcelaine de leur défunte épouse et reste fidèle, rivés à ces choses laides. C'est dit en un mot, par un regard; par un détail Graham Swift révèle les enjeux d'une existence. En arrière-fond, Ce sont des ruptures dans l'échelle sociale, dans la famille, dans le couple qui sont délicatement mis en relief, avec une pudeur terriblement anglaise.

...qui tient parfois en très peu de pages

Trois, quatre parfois. Dans la grisaille d'un petit matin disparaît le manteau rouge d'une femme aimée qu'on laisse sortir de sa vie, ou un bien c'est le visage du meilleur ami d'enfance qu'on aperçoit à un enterrement, et qui est maintenant un étranger ou un adversaire politique. Mine de rien, avec une profonde sympathie pour ses personnages, Graham Swift interroge la place qu'on occupe, dans sa vie, dans celle de l'autre, dans la société. Et il met aussi en évidence ce paradoxe, qui est celui-ci: progresser en savoir, en position sociale, en connaissance, en pouvoir, toutes ces choses sensées nous grandir, apporter un plus...nous délestent en même temps d'une part d'insouciance, d'innocence, de tranquillité, et pervertit la simplicité des rapports humains.

C'est comme cela que je lis ces nouvelles, entre les lignes, avec en résonance un monde qui change, qui rompt les rapports d'altérité, qui se saborde par peur de passer à côté de soi, ou d'être déclassé ou simplement quitté. Alors ces hommes - plus que les femmes, plus aventureuses ici, et plus gaies qui savent profiter de la vie- ces hommes rentrent dans le rang, renoncent, rentrent la tête, s'accrochent au connu, fut-il morose, mais ne sont pas malheureux. Comme l'écrit Graham Swift, faute de grives on mange des merles. Mais la lecture de ces nouvelles elle est tout sauf morose, parce qu'elles sont écrites avec une vivacité, une rapidité, un sens de l'ellipse et du tempo, qui balance et qui swing.

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