Bientôt un opéra dystopique sur Eva Braun

Dans son Moment musical, Camille De Rijck nous parle d’un opéra autour d’Eva Braun, la compagne d’Adolf Hitler, décédée dans le bunker le 30 avril 1945 à Berlin.

Eva Braun, la compagne d’Adolf Hitler s’éteint dans le bunker le 30 avril 1945 à Berlin. Elle avait 33 ans. Que serait-elle devenue si elle n’avait pas mis fin à ses jours, trouvant insupportable l’idée – pour citer Madame Goebbles – de vivre dans un monde sans national-socialisme ? J’avoue ne m’être jamais posé la question, même si des films sont parvenus à dramatiser le personnage, comme dans Die Untergang aux côtés du terrifiant Bruno Gantz, ou mieux encore, dans Moloch du cinéaste russe Alexander Soukhourov qui filme une partie de campagne champêtre et vénéneuse des dignitaires nazis autour du nid de l’aigle, le domaine qu’occupait Adolf Hitler dans les montagnes autrichiennes et où Patrice Chéreau avait habilement placé le Walhalla de son Anneau des Nibelungen. Pour beaucoup, Eve Braun est un nom de la mythologie nazie, un nom dont on peine à se figurer le visage, à moins d’être historien, et encore moins les idées ou la personnalité.

Il était donc temps d’écrire un opéra sur elle – je le dis avec un peu d’ironie, mais finalement pourquoi pas, l’opéra ayant longtemps sondé le cœur de personnages peu recommandables, tentant d’expliquer notre humanité par le prisme de leurs errances. C’est la mission que s’est confiée l’Opéra de chambre de Finlande en proposant à la dramaturge Maritza Nuñes et au compositeur Pasi Lyytikäinen de travailler à un projet de théâtre lyrique court intitulé “Le film retrouvé de la vie d’Eva Braun”, lequel ambitionne de spéculer sur ce qu’aurait été la vie de la jeune femme si elle n’avait pas rencontré le Führer.

Les quelques photos de cette production qui aurait dû voir le jour en janvier 2021 mais qui aura été reportée au mois de septembre pour les raisons sanitaires que l’on devine, montrent une Eva Braun vieillie, pratiquant le hula-hoop en contorsionnant son adipeuse silhouette alors que derrière elle, apparaît une projection de films de Lenni Riefenstahl. On la voit plus tard en tablier et "dirndl", cuisinant une pièce de viande – elle qui vivait avec le végétarien le plus célèbre de l’histoire – toute maculée de sang, des pieds à la tête, se livrant à une danse étrange avec un vinyle dans les mains.

Si le projet apparaît comme intéressant du point de vue littéraire et théâtral, l’idée de le coupler au cours de la même soirée à une autre œuvre courte, datant de 1968 et qui ambitionne, elle, de mettre en musique des passages du journal d’Anne Franck, pourra sembler – au mieux – inconfortable et au pire d’un goût très douteux. Mais l’idée défendue par les maîtres d’œuvre de l’Opéra de Chambre de Finlande est précisément de forcer cette confrontation insupportable entre deux femmes – l’une était une enfant, en réalité – qui furent protagoniste du même drame, mais dans des positions géométriquement opposées.

Le journal d’Anne Franck dans sa déclinaison de monodrame musical est l’œuvre de Grigori Frid, compositeur soviétique né au début du XXe siècle qui a lui-même adapté le Journal en 21 scènes musicales d’une durée d’une heure. Il est aussi connu – enfin, connu, c’est beaucoup dire – pour avoir mis en musique les lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo.

Sans présumer, évidemment, de ce que cette confrontation brutale donnera et en soulignant le caractère un peu hasardeux d’une telle démarche, remarquons néanmoins qu’à l’heure où le travail de mémoire semble s’étioler à mesure que disparaissent les dernières générations de survivants de la Shoah, il est important que le théâtre poursuive ses questionnements, y compris et surtout celles qui mettent mal à l’aise. Et je me disais hier en faisant des recherches autour de ce projet, qu’à l’heure où plus rien dans ce monde ne semble acquis aux hommes et aux femmes de bonne volonté, il serait préférable d’aller se prendre une claque dans un petit théâtre de Finlande plutôt que de bailler sous les dorures d’une maison d’opéra qui astique sa bien-pensance en même temps que ses contre-uts.

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