"Aqua alta", La Gioconda à La Monnaie

Chose étrange et démesurée, La Gioconda reste une gageure à monter. Avec ses six solistes antipathiques et la puissance de feu qu'ils appellent, le chef d'oeuvre de Ponchielli - passé à la postérité grâce à la Danse des Heures - apparaît comme un monument de nihilisme, où les femmes sont victimaires et les hommes bêtes et brutaux. 

 

Olivier Py, l'actuel directeur du Festival d'Avignon, est un habitué de La Monnaie. Ceux qui suivent son travail depuis le Tannhäuser genevois (où un acteur de film X traversait la scène en exhibant son spectaculaire outil de travail), savent qu'il évolue dans un univers figé. Lui faire ce reproche reviendrait à se lasser du bleu d'une toile d'Yves Klein. Comme beaucoup de grands artistes, Py est le prisonnier ravi de son imaginaire. Les pièces qu'il aborde sont passées par le tamis de ces scénographies mégalithiques et sombres, où le fatras baroque s'imprime sur l'épure et où des danseurs nus se contorsionnent sur fond d'iconographie catholique. 

De Gioconda, il souligne admirablement la noirceur misanthropique des personnages. Peu importe, finalement, que l'intrigue ne soit pas lisible et que la trame de cette lugubre pantalonnade vénitienne peine à s'échapper d'un axiome de type Affreux, sales et méchants. Le grand canal, la Dogana, l'inquisition, les dorures et les collants moites de Casanova sont esquivés et remplacés par un visage de clown, censément anxiogène qui rappelle que le mal - ici, comme ailleurs - est le quotidien des hommes. Dans un numéro chorégraphique époustouflant de beauté, une jeune femme est violée par l'assemblée des danseurs - frais et jeunes, bourreaux guillerets - qui virevoltent sur la Danse des heures et qui sont la translation chorégraphique d'une horreur que le livret ne fait que suggérer. 

Sur scène et dans l'orchestre, des musiciens uniformément exceptionnels - une dizaine de solistes, septante choristes, vingt-cinq enfants et des danseurs - prêtent leurs fulgurances à l'architecture de cette farce tragique. Béatrice Uria-Monzon est une Gioconda d'allure mythique, bien que débutante dans le rôle. Elle en dompte les plus extravagants caprices sans jamais oublier d'être musicienne. Sa cantilène au quatrième acte est un instant d'intense émotion. Elle n'est pourtant qu'un élément dans ce dispositif uniformément enthousiasmant dirigé avec beaucoup de raffinement par l'épatant Paolo Carignani. Parce que La Gioconda est une oeuvre étrange, aussi révolutionnaire que maladroite, violente et farouche, le succès de cette production n'en est que plus spectaculaire.

La Gioconda 
Opéra en quatre actes d'A. Ponchielli. Livret d'A. Boito d'après Victor Hugo.
À La Monnaie jusqu'au 12 février. 

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