A lire | « Taqawan » et « Oyana » d’Éric Plamondon

Sophie Creuz nous présente non pas un mais deux romans d’un même auteur qui paraissent simultanément.

Ces deux livres qui paraissent en même temps abordent les aspirations des Indiens Micmaq (pour le premier « Taqawan ») et des Basques (dans « Oyana », le second). La fiction a ceci de formidable qu’elle permet de dépasser les discours, identitaires en particulier, pour déployer toute la complexité des rapports que les individus et les minorités culturelles entretiennent avec leurs racines, leur culture d’origine écrasée parfois par une culture dominante. Et Eric Plamondon est très fort pour mettre en résonance les déchirements politiques, historiques, écologiques mais aussi intimes que cela entraîne. Dans Taqawan, il est question de la pêche au saumon dans une réserve indienne au Canada. Eric Plamondon est Québécois mais il vit en Aquitaine. Comme le saumon, il est remonté à la source du français.

Un Québécois qui écrit en français de France

En effet, la seule marque de patois est le mot « iccite » qu’il garde pour dire « ici », il n’y a donc aucune difficulté à le lire. « Taqawan » s’est vu remettre plusieurs prix et on le comprend. La particularité de ce livre est sa forme, car l’auteur mêle plusieurs voix, des éclairages, des personnages différents qui progressent ensemble vers un dénouement qui se clôt par cette superbe phrase « Il est passé le temps où nous nous contentions de vivre. Désormais nous recommençons à exister. » Cette phrase est dite par un vieil Indien car il est question ici de l’affrontement brutal qui a opposé en 1981 le gouvernement canadien aux pêcheurs Indiens de la région de Restigouche. Et beaucoup de Canadiens ont pris conscience à ce moment-là qu’il y avait-là un monde bafoué qu’il connaissait mal. Alors, l’intrigue est celle d’un roman noir, policier mais qui est aussi politique, écologique, anthropologique, féministe. C’est violent et beau à la fois dans cette manière d’appréhender le fait de nature et de culture comme disait Levi-Strauss. Eric Plamondon parvient à l’harmonie et à l’équilibre précisément là où il n’y a qu’opposition et intérêts divergents entre traditions, respect de la nature et une modernité occidentale qui a rompu tout dialogue avec son environnement et avec les autres cultures, par intérêt, bêtise, méconnaissance ou mépris.

Les Indiens du Canada

Ici, une adolescente indienne est la victime expiatoire des affrontements entre la police et les hommes de la réserve où elle vit, et à travers elle, on aperçoit les préjugés, la paupérisation, l’enclavement de ses communautés avec la légitimité mais aussi l’ambivalence, la fragilité et perversion parfois à laquelle se confronte l’affirmation identitaire. Et c’est ce qu’on retrouve aussi dans l’autre roman qui paraît ces jours-ci « Oyana », avec là encore une femme victime de l’histoire politique de sa région. Mais cette fois il s’agit du pays basque. Vous le voyez, ce sont des sujets qui nous interpellent d’autant plus que nous sommes à quelques jours d’élections européennes dans lesquelles les revendications d’indépendances et d’autodétermination sont très présentes, il suffit de penser aux Catalans ou aux Britanniques dans une Europe qui ne réussit pas à rassembler. Et la fiction permet elle d’entrer dans tous les déchirements que cela entraîne et qui passent parfois littéralement sur le corps des individus.

Deux romans politiques et complexes…

Complexes pour les personnages mais limpides pour le lecteur qui est touché au cœur d’autant plus que s’y nouent des dialogues par-dessus les non-dits. Il y a une profonde sympathie pour ces personnages broyés par des enjeux qui les sacrifient. Dans « Taqawan », il y a quelque chose de Jim Harisson ou de Ron Rash et dans « Oyana », un petit quelque chose de Jérôme Ferrari ou de Chalandon, même si Eric Plamondon a une écriture bien à lui, simple, forte et belle. Avec un amour des êtres, des cultures, de la nature et de la beauté, saccagée, que ce soit celle des jeunes filles, des saumons ou des cachalots qui s’échouent comme les civilisations et meurent par notre faute.

***Taqawan parait au livre de poche et Oyana parait chez Quidam et Eric Plamondon sera à la libraire Tulitu à Bruxelles, le 28 mai***

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