A l'opéra, il faudra aussi payer les répétitions

Au début de cette crise, tout le monde fut un peu stupéfait puis se tint coi. Petit à petit, les artistes se rendirent compte que leurs engagements du mois de mars, mais aussi ceux du mois d’avril, mais aussi ceux du mois de mai, mais aussi ceux du mois de juin et ceux de l’été étaient en train de tomber à l’eau. Puis, on se mit à parler de l’automne, qui ne présageait rien de bon et – tant qu’à faire – de réouvertures de théâtres en 2021. Cataclysme. 

Ceci n’est pas une vision dystopique ou catastrophiste de l’évolution du Coronavirus, ce sont – au contraire – les infos très réelles et toujours contradictoires dont héritent les artistes à force d’investigations solitaires et de sollicitations auprès des théâtres. Un jeune artiste face à une institution de plusieurs centaines d’employés, autant dire que c’est le pot de terre contre le pot de fer, même si la majorité des théâtres font ce qu'ils peuvent dans un contexte qui les a aussi mis KO debout. 

Charivari, charivari

En Belgique, les artistes travaillent sous une telle variété de statuts, qu’il est difficile, par un décret, de mettre tout le monde à l’abri. Il y a ceux qui travaillent de CDD en CDD, ceux qui sont indépendants, ceux qui agissent en personne morale (société, ASBL), ceux qui ont le statut d’artistes. Une infinité de personnes morales et physiques qui correspondent à un terrain dont personne ne s’est dit un jour qu’il faudrait homogénéiser les contours, en cas de problème. Pas de chance !

Certaines pratiques, adoptées de temps plus anciens, veulent même que les accords contractuels soient fixés des mois voire des années à l’avance, mais que le contrat lui-même soit signé lors de l’arrivée des artistes le jour du concert ou de la première répétition. Voici donc des artistes auxquels on avait promis des années d’engagements mais qui n’ont pas de contrats pour le prouver, uniquement des e-mails. Et allez soumettre un e-mail à une administration.

Pas de bras, pas de chocolat

Puis il y a une pratique encore plus intrigante, dont la légalité interroge mais qui à l’opéra est normative : celle du paiement "par représentation". Mettons qu’un chanteur répète six semaines dans un théâtre, vienne chaque matin, répondant à un planning précis, participer à des répétitions dans les murs du théâtre. Si ses représentations sont annulées, il ne touchera rien, même après avoir travaillé plusieurs semaines sur place. Quel restaurateur, quel chef de plateforme, quel supermarché pourrait se targuer de telles pratiques ?

On aurait cru que, les représentations annulées, les maisons d’opéra pro-ratisent le cachet global et paient, du nombre de semaines travaillées, le montant engagé. Pour certaines ce ne fut pas le cas, les artistes furent renvoyés chez eux, avec moins de mille euros bruts pour survivre et des encouragements à aller s'inscrire au chômage. On pourrait imaginer que dans ces situations, les maisons d’opéra qui se font le véhicule d’œuvres aux accents humanistes, soient elles-mêmes tentées de s’imbiber tout entières de bonté, de noblesse et de hauteur de vue. Ce n’est pas cela qui leur est demandé ; simplement qu’en ces temps affreux, elles se comportent vis-à-vis des artistes "en bons pères de famille". Sans doute la précipitation aura fait prendre à certains théâtres des mesures dont ils mesurent aujourd'hui la dureté ; il n'est jamais trop tard pour agir et reprendre les négociations. 

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