L'envoi de Paul Hermant à Gaël Turine

Cher Gaël Turine. Je suis bien content de vous avoir en face de moi aujourd’hui, parce que voilà, je me dis : enfin quelqu’un qui va peut-être pouvoir répondre à une question que je me pose depuis bien longtemps maintenant et cette question, c’est celle-ci : pourquoi les médias nous parlent-ils tout le temps de ce que l’on sait déjà et jamais de ce qu’on ne connait pas ?

Vous allez me dire, voilà bien une question dont la réponse est simplette. Pourquoi parler de quelque chose que personne ne connaît puisque si personne ne le connaît, personne ne va se plaindre de n’en avoir pas eu connaissance…

C’est assez exact et assez imparable en effet, mais alors puis-je me permettre de vous poser une autre question : pourquoi en parler tout de même ? Pourquoi avoir fait ce choix têtu et obstiné d’un long temps de rencontres et d’images — ce reportage vous a pris, je pense, deux ans de travail par étapes et séquences — alors que de ce mur personne ne parlait et que personne aussi, sans doute, n’avait envie de parler ?

Car tout de même, il y a de quoi questionner les femmes et hommes postmodernes hyperconnectés que nous sommes et qui avons la planète pour clavier, d’avoir oublié de noter qu’il existait quelque part sur terre une frontière faite de 3200 km de murs et de grillages et surveillées par un bon 300.000 militaires qu’on a commencé de construire en 1993, c’est-à-dire juste après la chute d’un autre mur, celui de Berlin et qui vient à peine d’être achevé, c’était l’an dernier en 2013, il y a juste quelques mois.

3200 km, 300.000 militaires et 20 ans de travail peuvent donc ainsi échapper à l’attention générale et disparaître des regards ainsi que le feraient en mer des bateaux chargés de migrants.

On va dire : un bateau ça coule et puis on perd bien des avions… Mais un mur, tout de même. C’est fait en dur, un mur, c’est visible, ça vous brise la perspective, ça ne peut pas passer inaperçu.

Ce qu’il y a d’étrange avec les murs, c’est que nous les voyons fort bien quand ils tombent, mais jamais quand ils s’érigent. Depuis que celui de Berlin a été réduit en pierrailles et en souvenirs, une vingtaine d’autres ont été construit de par le monde. Cette inflation de murs dit évidemment quelque chose des frontières qui séparent plutôt que, ainsi qu’on avait pu l’imaginer un moment, des frontières qui rapprochent.

Et l’on ne dira bien sûr rien ici d’un autre Mur, celui d’Hadrien, que les Romains bâtirent entre les Angles, les Pictes et les Gaëls (hé oui), c’est-à-dire, pour parler de façon contemporaine, entre les Anglais et les Ecossais… Ce mur, pour ce que l’on constate, est toujours là, quelque part, dans les terres et dans les têtes…

Cher Gaël Turine, de ce mur que vous avez photographié entre deux pauvretés, il s’est trouvé quelqu’un pour dire qu’il s’agissait là d’une idée géniale qu’avait eue Indira Gandhi pour séparer pacifiquement l’Inde du Bangladesh. Pour la raison que, de toute évidence, un tel mur serait bien entendu une passoire et qu’on ne pourrait jamais empêcher quiconque de le franchir de sorte qu’il s’agissait bien là du summum du génie politique de faire semblant de changer quelque chose afin que rien ne change. Vos images nous montrent à quel point ce trait de génie de 3200 km de long n’est pas autre chose qu’un long mur des fusillés. Ce mur assassine à bas bruit et c’est de ce bas bruit que vous avez pris des images.

Vos photos, justement. Je ne sais plus qui a dit : " C’est beau comme une phrase sans adjectif ", mais il se fait que j’ai pensé exactement la même chose de vos images, ce sont des images sans adjectifs. Sujet, verbe, complément, elles entendent dire exactement ce qu’elles veulent montrer et montrent exactement ce qu’elles disent. Et je pense qu’elles viennent de rendre au monde un patrimoine indigne et honteux qui est aussi pleinement le sien.

Cher Gaël Turine, je me demandais ce que c’était aussi vraiment d’aller ainsi exhumer ce qui est pourtant parfaitement visible mais que pourtant personne ne voit, de sorte que je me dis que peut-être vous êtes un archéologue à l’envers. C’est peut-être ça, votre vrai métier, allez savoir. Et, je vous le dis, on en a fichtrement besoin d’archéologues à l’envers. Je vous souhaite le bon jour.

Newsletter Musiq3

Restez informés chaque vendredi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK