Le monde de la culture face au coronavirus : La révolution est en marche… enfin presque

Dans sa chronique, Pierre Solot nous parle d’une révolution qui se met doucement en marche… ou presque.

Je ne viens pas vraiment avec de bonnes nouvelles ce matin. Je ne viens avec aucune nouvelle en fait, puisqu’on ne peut toujours pas faire de musique, de théâtre, de danse ; les arts de la scène sont muselés pour raison sanitaire et les salles de concerts, les salles de spectacle sont fermées.

Mais le week-end a été parsemé d’événements intéressants : vendredi, le KVS, le théâtre national flamand et son directeur Michael de Cock ont annoncé qu’un spectacle s’y déroulerait en public, à l’intérieur le 26 avril, quelles que soient les obligations énoncées par le gouvernement.

Une annonce comme un défi, une annonce un peu solitaire dans le paysage culturel, mais une proposition courageuse.

Ce week-end également s’est déroulée une intervention policière un peu particulière à la Monnaie – la Monnaie qui est occupée par un collectif d’artistes, comme le Théâtre national francophone, des artistes qui dénoncent le traitement très inégalitaire du monde culturel par rapport à d’autres secteurs.

Et donc, la police qui surveille de près chacune des tribunes quotidiennes qui se déroulent sur le parvis de la Monnaie en fin d’après-midi, la police a constaté que la durée de musique amplifiée qui ponctue ces interventions avait dépassé de quelques minutes les limites autorisées par la Ville de Bruxelles. Ils ont donc confisqué le matériel technique, des micros et des enceintes, diminuant ainsi vigoureusement la portée des revendications qui s’y déployaient. Mais les artistes ont poursuivi leurs harangues, demandant la réouverture des salles, certes, mais surtout la prise de conscience active de l’effarante précarité de nombreux artistes aujourd’hui.

Je lisais ces nouvelles, depuis les réseaux sociaux, et je me disais : "la parole est brimée, mais elle se fraye un passage, les grands théâtres symboliques sont occupés, la révolution est en marche, tout ceci ne va plus durer…"

Et puis, dans la foulée, le lendemain, je croise une amie, une amie d’enfance, qui n’exerce pas un métier culturel… On ne s’était pas vu depuis quelque temps, on se donne des nouvelles. Et une étincelle se fait dans ses yeux, elle me dit : "au fait, les artistes, ça doit être compliqué, non ? On n’en entend pas parler, mais ça doit être un peu comme l’Horeca ?"

Et là je tombe de ma chaise : Quoi ? Les réseaux sociaux grouillent d’appels à la révolte, à l’ouverture des lieux de culture, à l’évidente nécessité des arts, des artistes, à l’effroyable injustice que subit le monde culturel depuis le début de la pandémie… Et mon amie de toujours me demande si les artistes ne vivent pas difficilement la pandémie, et s’étonne que personne ne parle d’art dans les médias…

Et bien sûr, je me retourne sur mes sources d’information : les réseaux sociaux. Ben oui. Le miracle algorithmique des réseaux sociaux qui me font côtoyer des gens, des "amis", des followers, qui pensent tous comme moi, qui partagent des articles qui me confortent dans mes idées, encore et encore, à tel point que j’imagine le monde entier concerné par la question culturelle : la révolution est en marche… Les salles de concert vont rouvrir de force, la population va sortir dans les rues pour exiger plus de culture. La révolution est en marche… Enfin presque… Puisque mon amie d’enfance, qui habite à quelques kilomètres de chez moi n’était pas au courant… Ne s’était pas encore posée la question en fait… Avant de me voir…

À travers mes réseaux sociaux, je vois un monde, l’illusion d’un monde, qui n’est pas le vrai monde. On se complaît dans nos propres révoltes, nos propres certitudes, comme on se pâmerait devant les murs d’une cellule de prison.

Mon monde est cloisonné. Mon monde n’est pas le vrai monde.

Bon, ok, ce n’est pas une révélation non plus, que les réseaux sociaux soient aussi des communautés, des ghettos idéologiques narcissiques et flatteurs.

Et donc je me dis deux choses : la culture n’est pas du tout rentable électoralement. Mon amie qui habite à côté de chez moi n’est pas au courant de l’état cataclysmique du monde culturel. Elle n’y a pas pensé. Et donc, la fermeture des salles de concert, des salles de spectacle est un choix politique. Ne pas s’occuper des arts et des artistes est une évidence politique, parce que ça ne rapporte pas de voix aux prochaines élections. Et il y a bien longtemps que la nécessité d’un monde culturel libre pour la société de demain n’effleure plus qu’une minorité de la pensée politique dirigeante.

Et puis je me dis autre chose : bien sûr, je trouve qu’ouvrir les salles de concert, les salles de spectacle, c’est primordial, ce sont les lieux où l’Art se fait, et plus important encore, dans un pays comme le nôtre, où une grande partie de la culture est subventionnée, ouvrir les salles de concert, c’est permettre à nouveau l’accessibilité formidable de la culture à prix réduit, grâce à l’intervention des gouvernements.

Mais malgré ceci, n’est-ce pas étonnant de voir les artistes attendre, en haussant le ton vigoureusement certes, mais attendre quand même que le monde politique autorise l’ouverture des salles de spectacle. N’est-ce pas là aussi le résultat d’un système ?

Ne peut-on pas faire théâtre, faire musique, faire culture, en dehors des sentiers battus, des sentiers balisés, des sentiers autorisés, en dehors des salles, des lieux consacrés à l’Art ?

N’a-t-on pas des difficultés, comme artistes, à sortir d’un schéma, d’un système qui voudrait que la culture ait besoin d’un lieu de culture. Ne peut-on pas poursuivre l’idée d’un art au cœur de la cité, partout, chez les gens, au milieu des gens ?

 

Mais vous savez quoi, malgré ce que je vous dis… mon premier réflexe… tout à l’heure… sera de partager cette chronique sur les réseaux sociaux. Mon petit cercle algorithmique y jettera peut-être une oreille… et j’attendrai le comité de concertation de mercredi… en espérant qu’ils ne reportent pas l’ouverture des salles de spectacle…

Il va falloir trouver autre chose…

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