"Lanny" de Max Porter, une espèce de Magicien d'Oz au pays de Boris Johnson

Sophie Creuz nous présente le deuxième roman d’un auteur anglais, Lanny.

Le deuxième roman de Max Porter

Max Porter est un auteur de 40 ans qui signe ici son deuxième roman. Son premier était déjà une merveille, il y faisait parler un corbeau figurez-vous, un oiseau mal élevé et sans gêne qui entrait dans la maison de deux enfants orphelins et de leur père pour houspiller le chagrin. Ce premier roman s’appelait "La douleur porte un costume de plumes" et il vient de paraître en poche. Quand à celui-ci, "Lanny", il est tout aussi merveilleux, au sens premier du terme. Il faut abandonner toute idée de ce qu’un roman doit être et entrer en confiance dans cette histoire, chapitrée comme une pièce de théâtre, avec une entrée pour chaque personnage, sauf pour Lanny précisément qui intervient mais qui n’a pas voix au chapitre, si j’ose dire.

Qui est Lanny ?

Lanny est un petit garçon plein d’imagination, solitaire, taiseux, qui se fabrique un vaisseau spatial avec deux bouts de bois, comme tous les enfants, enfin, du moins ceux qui n’ont pas de tablettes. Les autres le trouvent bizarre, fantasque, à commencer par son père, un cadre à la City de Londres, pas très porté sur la poésie. Sa mère le comprend peut-être parce qu’elle est comédienne, mais au chômage. Et Pete aussi le comprend. Lui, c’est un vieux sculpteur, connu, très coté sur le marché de l’art. Il crée des œuvres un peu obscènes, aussi, les gens se méfient de lui. Le mercredi après l’école, Lanny va dessiner chez ce sculpteur et philosopher du haut de ses 8 ans. Et ces deux-là s’entendent comme larrons en foire. Mais un jour, Lanny disparaît. On s’inquiète évidemment et les voix de la médisance, de la suspicion, de l’homophobie se mettent à chuchoter dans le village. Et les pages de ce livre se couvrent de petites phrases entendues ici et là. Ce sont des petites phrases, comme des calligrammes, qui courent sur la page, dans une autre typographie, elles se chevauchent, serpentent entre l’intrigue. C’est le fond sonore du village. Et alors que la police ne peut rien pour retrouver Lanny, il faudra toute la puissance de l’imaginaire pour sauver l’enfant.

Un conte mais pour adultes

C’est un conte moderne qui swing et qui met en mouvement et en actes, la matière poétique pour raconter une histoire vivante. Max Porter déploie l’écriture dans toutes ses dimensions comme sur une scène de théâtre. On a le récit, on a les apartés, les bruissements de la nature, les intérieurs de tête, et la fiction prend sa place dans le livre. C’est un enchantement au sens propre. L’auteur à l’oreille absolue, il perçoit tout, les grenouilles sous le bruit des télés qu’on entend par les fenêtres ouvertes, mais aussi les légendes anciennes qui courent encore sous le lierre, le mystère qui est tapi dans les sous-bois et les rêves éveillés. Son roman est un véritable hymne à l’enfance et à l’imagination qui peut tout, et qu’il faut restaurer de toute urgence parce qu’elle démultiplie l’aventure humaine. Vous le verrez, si vous lisez ce livre extraordinaire, Max Porter écrit un conte et en même temps une critique sociale, il nous dit mille choses en réalité, à commencer par les dégâts causés à nos cerveaux pollués par les faits divers, les tabloïds, le prêt-à-penser, la paresse intellectuelle. On ne voit plus rien, même pas l’invention dont sont capables les enfants, on se rétrécit, on se contente de ce qu’on nous donne, nous ne connaissons mêmes plus les endroits où nous vivons et nous ne savons rien du paysage qui était là, avant nous, et qui à disparu sous le béton.

De la critique sociale au récit enchanté

Ce roman, c’est le magicien d’Oz au pays de Boris Johnson. Max Porter décrit ces villages qui ont voté pour le Brexit, écartelés entre ce qu’ils étaient, et ce qu’ils deviennent, des banlieues sans âme ou des cités-dortoirs pour "Bobos" qui écrasent les plates-bandes de la voisine avec leur Land Rover, sans même la saluer. Elle, qui a toujours vécu là, fait tache avec leur maison rénovée design. Et ce malentendu, cette violence-là est dite aussi dans ces pages qui entendent la peur des gens qui ne savent plus à quel monde ils appartiennent. Mais c’est écrit avec une gentillesse et un charme absolu. On suit ce roman comme les enfants suivent le joueur de flûte, éblouis par cette histoire d’aujourd’hui racontée avec la magie de l’enfance. Sans ricanement, sans cynisme, sans noirceur et pourtant il y a des morts mais ils sont bienveillants, il y a même un croque-mitaine millénaire qui regarde le village et qui aime particulièrement Lanny, parce que lui croit en lui. Voilà, la littérature à ce pouvoir de nous faire croire à tout, en inventant une manière d’habiter notre époque sans se laisser piéger par elle.

***Lanny de Max Porter paraît au Seuil dans la traduction de Charles Recoursé***

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