l'envoi de Paul Hermant à Stéphane Lambert

Cher Stéphane Lambert, parfois, il y a des " mais " qui changent le cours des choses.

Je ne parle pas de ce mois des calendriers qui déjà appelle le temps des cerises, non, j’évoque cette petite conjonction qui indique une restriction, une objection, qui introduit une contradiction, qui marque une rectification… enfin, ce tout petit mais qui vient lui-même d’une très grande lignée puisque voilà bien que ce mais, étymologiquement, signifie " grand ", il a en effet la même racine que " majeur ".

Et, de fait, il y a des mais qui sont majeurs. Il existe des mais qui établissent de véritables conjonctions. Ce mais a en effet compté beaucoup dans votre volonté de faire œuvre commune avec Nicolas de Staël. Ainsi lorsque vous vous rendez sur la tombe du peintre au cimetière de Montrouge et que vous consultez, dans la conciergerie je suppose, la liste des gens célèbres qui sont enterrés là, vous lisez : " Nicolas de Staël, peintre français d’origine russe, coloriste raffiné mais plasticien audacieux ". Et vous notez : " Ce mais si étrange, si réducteur, et pour tout dire si bête me confirma qu’il n’était peut-être pas inutile de compléter — et nuancer — cette notice par l’écriture d’un livre ".

Hé bien, voilà que me prend l’envie de me laisser aller moi aussi aux aléas créateurs de ce mais… Cet envoi que je vous destine, ce n’est pas moi en effet qui vais l’écrire mais, mais une visiteuse d’exposition dont j’ai trouvé le texte sur Internet, elle s’appelle Momina, drôle de nom j’en conviens, et, comme vous sans doute, elle alla voir de Staël à Antibes, au Château Grimaldi, chez Picasso, c’était en 2004.

Et s’il me prend de céder pour une fois la parole, c’est parce que voilà, je la trouve très belle, cette parole. Et sans doute que je la trouve aussi en résonnance assez parfaite avec les premières pages de la seconde partie de votre ouvrage, je me suis dit, je ne peux pas rater cela, je ne peux pas non plus rater cette conjonction. Voici donc, pour vous, un extrait d’un carnet d’une visiteuse…

" Le Concert clôturait l'exposition. Immense et captivant, il étalait fièrement ses six mètres de large sur trois de haut. Le souffle coupé, j'étais bien trop intimidée pour ressentir la moindre émotion. J'éprouvais plutôt une sorte de malaise, une sensation étrange qui me ramenait à un souvenir d'enfance. Un enterrement. Nous étions dans une église, un matin d'hiver. La pluie cognait contre les vitraux dont le rouge flamboyant m'impressionnait autant que le rideau écarlate qui courrait d'un bout à l'autre du tableau. Les gens autour de moi avaient la même attitude recueillie que les visiteurs du musée. Ils m'avaient dit d'être sage et de ne pas faire de bruit comme ces pauvres instruments à l'abandon qui semblaient patienter là sans raison. 


Un panneau me rappelait qu'il s'agissait de la dernière oeuvre de Nicolas de Staël. Le peintre avait ouvert une fenêtre et s'était jeté dans le vide, nous laissant dans l'incertitude. Le Concert était-il un tableau inachevé ou avait-il achevé son auteur ? J'allais partir sur cette interrogation quand un jeune homme retint mon attention. Alors que les autres visiteurs se tenaient à une distance respectueuse de la toile, il était le seul à avoir osé s'en approcher. Le nez en l'air, il étudiait les lignes harmonieuses de la contrebasse. Il portait un long manteau noir. Ses cheveux étaient de la même couleur. Une barbe de trois jours ombrait son visage. Sa silhouette sombre et mince se détachait nettement du fond doré pourtant, l'espace d'un instant, il me parut être l'élément qui manquait au tableau... Un musicien… Il esquissa quelques pas sur le côté. A présent, il considérait les pupitres et les partitions au centre de la composition. Je m'attendais à le voir brandir une baguette pour signaler le début du concert. "

Voilà. Et savez-vous pourquoi je me suis permis de citer à un écrivain d’autres mots que les siens, dans ce billet ? Parce que je me rends à votre dernière page — la dernière page d’un livre emportant et envoûtant — où vous écrivez ceci : " Les livres ne sont jamais, contrairement à ce que certains tentent de faire croire, des blocs opaques, séparés de la vie de ceux qui les écrivent. Ce que l’auteur vit parallèlement à l’écriture du livre nourrit le livre, de même que le sujet du livre oriente notre manière de vivre au moment où nous l’écrivons ". De sorte que, oui, sans doute, ai-je tenté d’ajouter un peu à ce vertige, à votre vertige. Et si vous avez remarqué, il n’y a pas un seul " mais dans les phrases que j’ai citées. Je vous souhaite le bon jour…

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