l'envoi de Paul Hermant à Lia Rodrigues

 

Chère Lia Rodrigues, bienvenue à Bruxelles dans une capitale qui, pour n’avoir pas de bidonville, a cependant cette particularité que vous connaissez bien qui fait que, sociologiquement, les pauvres sont dedans et les riches dehors.

Ou que les pauvres, s’ils sont dehors, vivent dans de plus lointaines périphéries, là où les loyers sont encore accessibles, les moyens de transport plus rares et le travail tout aussi aléatoire. Parce que, il n’y a rien à faire, il est de moins en moins possible d’être pauvre dans une capitale. Je ne vous fais pas le tableau, je n’en ai pas besoin.

Nos précarités ne sont pas identiques, bien sûr, entre le Brésil et la Belgique, mais l’accélération des disparités semble pourtant être l’une des méthodes de ségrégation les mieux partagées d’un bout à l’autre de la planète. Entre votre pays que l’on dit émergent et le mien qui devient tout doucement immergent, c’est-à-dire que de plus en plus de ses habitants rentrent de plus en plus la tête dans les épaules, vous voyez, il y a des points communs.

Pourtant bien entendu, lorsque l’on met dans la même phrase les mots Belgique et Brésil, ce n’est pas à cela que l’on pense aujourd’hui.

L’on pense au football et à la Coupe du Monde. L’on ne pense même qu’à cela ces temps-ci. Vous ne voudriez pas y penser que l’on y pense à votre place. Aujourd’hui, vous n’avez même plus besoin de penser football, vous êtes pensé par lui.

Et tant qu’à faire de penser, l’on pense en effet à ce que disait l’autre jour Michel Platini à propos de ces habitants émergents de votre pays qui sortent la tête des épaules afin de manifester contre tout ce qui continue de les appauvrir malgré un miracle économique qu’ils ne connaissent que par la télévision.

Vous avez entendu, j’imagine, le président de l’UEFA inviter vos compatriotes à plus de réserve : " Il faut absolument dire aux Brésiliens qu’ils ont la coupe du monde et qu’ils sont là pour montrer les beautés de leur pays, leur passion pour le football ". Aussi, " s’ils peuvent attendre avant de faire des éclats un peu sociaux, ce serait bien pour le Brésil ".

Autrement dit, je traduis : d’abord on inscrit nos buts, ensuite vous pourrez poursuivre vos objectifs. Mais quand on sera partis. Après, le Brésil pourra bien redevenir le Pindorama, on s’en fiche un peu. Enfin, pas un peu, tout à fait.

Pindorama, voilà que j’en viens à vous, est le titre de ce spectacle que vous présenterez au Kunsten Festival des Arts dont vous êtes une habituée. Et c’est dans une favela que vous l’avez travaillé avec vos danseuses et vos danseurs, dans la favela da Mare où personne ne vous avait demandé d’aller et où vous avez pourtant entrepris cette lente reconstruction culturelle qui a permis de rendre visibles des gens et un lieu qui, pour être inscrits sur une carte n’en sont pas moins ignorés du monde.

La favela de Mare est à Rio, pas loin de l’aéroport. Beaucoup vont à l’aéroport, personne ne va à Mare. C’est là que vous travaillez parce que comme vous l’avez dit un jour : " Dans mon pays, je crois que l’acte artistique ne peut pas se restreindre à la création d’une œuvre d’art. Il faut d’abord et simultanément occuper un espace, créer un territoire et provoquer les conditions pour y survivre ". Et cela m’a fait penser à ce que nous disait ici même il y a quelques semaines la plasticienne Françoise Schein qui elle aussi a entrepris un travail participatif dans une favela de Rio, c’est à Sao Bento, et si vous ne la connaissez pas, j’espère que ce sera pour bientôt, les invités du Charivari sont une famille qui ne se sait pas encore…

Chère Lia Rodrigues, on définit souvent vos spectacles par leur économie des moyens. De moyens, sans doute, mais pas de fins. Et il serait peut-être utile de rappeler ici l’étymologie du mot économie qui n’est rien d’autre que la manière dont on organise sa maison, et les moyens effectivement dont on dispose pour l’organiser.

Votre maison est donc une favela et s’agissant de son organisation, j’ai calculé : selon leur ancienneté dans la compagnie, vous payez vos danseurs entre deux fois et six fois plus que le salaire minimum au Brésil.

Votre économie à vous, comme on voit, elle part des hommes pour leur revenir.

Alors, je vais laisser les spectateurs vérifier de leurs yeux que le dicton " Qui peut le moins fait le plus " mérite d’être inventé à votre intention tout particulière et je m’en vais vous souhaiter chère Lia Rodrigues, dédiant ce billet à un autre danseur, Douglas Rafael de la favela de Pavao-Pavaozinho et vous comprendrez pourquoi, je m’en vais donc vous souhaiter le très bon jour qui vient..

 

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