L'envoi de Paul Hermant à Halory Goerger

Cher Halory Goerger. Je dois vous dire : on aime bien ici lorsque les choses s’entrechoquent et que les événements se téléscopent… Par exemple, lorsque vous envoyez vos comédiens, dans votre " Corps diplomatique ", imaginer et jouer une pièce de théâtre dans l’espace et dans le temps — vos comédiens, on l’a dit, sont les passagers d’un vaisseau spatial dont la mission est de créer une pièce qui se déroulerait sur environ dix mille ans et sur bien des générations— et la question est, notamment de savoir comment ce théâtre pourra bien évoluer, changer et bouger pendant ces dix mille ans et vous nous racontez cela au moment même où le KunstenfestivaldesArts, où vous présentez cette pièce, va fêter, lui, ses vingt ans… Vingt ans pendant lesquels on aura vu aussi comment a évolué, changé et bougé le théâtre…

Ah ça, confronter vingt ans de festival et 10.000 ans de théâtre… En voilà une belle collision…

Et accessoirement, s’agissant de collision et d’accident, on aura vu aussi, pendant tout ce temps, comment a évolué, bougé et changé la culture ou, à mieux dire, les politiques culturelles, parce que vingt ans, ce n’est sans doute jamais qu’une petite balade pour le temps politique, mais qu’est-ce ça bouge, qu’est-ce que ça secoue… Ah ça, y a des trous d’air ! Et puis, l’apesanteur va si bien aux politiques culturelles : y a parfois de l’oxygène, mais souvent pas assez, " la planète Terre est bleue et il n’y a rien que je peux faire ", disait déjà le Major Tom à Ground Control, dans le Space Oddity de David Bowie…

Et c’est vrai qu’il y avait bien longtemps que la culture flamande n’avait pas été soumise à un tel cynisme de la part de ses élus et ministres pour lesquels il n’est de culture flamande que morte et qui ne peut plus se défendre, comme disait à peu près Tom Lanoye, Major Tom Lanoye a-t-on envie de dire… Pas bien donc côté flamand pour ce festival multilingue et pas vraiment de changement côté francophone : au moins l’on est habitué par ici à serrer la ceinture — fasten seat bells— même si on est jamais vraiment sûr de décoller…. Vingt ans que ça dure, au bas mot…

Alors, on comprend fort bien que, dans ces conditions de médiocrité politique généralisée et de coupes budgétaires idéologiques, vous ayez décidé de faire faire sécession à vos astronautes, de leur faire quitter le temps terrestre et de se passer de quelque subvention que ce soit, puisque leur mission à eux est bien plus noble. Car de quoi peut-il s’agir d’autre que de refonder l’humanité dès lors qu’on envoie des gens, munis seulement du verbe, conquérir l’espace et le temps ? La transmission est au cœur de ce mythe nouveau que vous fondez et l’on comprend tout de suite que c’est en quelque sorte l’Odyssée à l’envers. Personne jamais ne reverra Ithaque. Et personne non plus ne souhaite la revoir. Il y a évidemment quelque chose de vertigineux dans cette aventure civilisationnelle et philosophique que vous nous proposez… Et, comme vous le dites : " La jauge est infinie, la durée du spectacle est inconnue et personne ne met en scène "… Pour un peu, on serait bien victime de l’ivresse des sommets, car les perspectives que votre " Corps diplomatique " ouvre sont effectivement infinies et inconnues…

Mais en même temps, cher Halory Goerger, je suppose que vous n’êtes pas sans savoir que depuis quelques semaines, un cargo spatial russe est en train de se désintégrer au-dessus de nos têtes. Il est là, il arrive, il est retombé lentement à toute vitesse. Ça a l’air contradictoire, mais non. L’espace-temps permet ce genre de paradoxe. Et donc un engin spatial peut foncer doucement à toute allure…, et ce qui nous en arrive ce sont des bots et des morceaux. Et je me demandais, imaginant qu’il s’agissait là, non pas du cargo russe mais de votre vaisseau spatial — de votre " Corps diplomatique " donc —, ce que cela ferait de recevoir lentement à toute vitesse une pièce de théâtre sur la tête…. Même si ce n’est que par bouts et morceaux…

Mais à bien y réfléchir, n’est-ce pas comme cela que nous fonctionnons d’ordinaire, avec notre humanité et notre culture ? En nous baissant de temps en temps pour en ramasser un petit bout ? Et en essayant de recoller les morceaux ?

Alors, sachant que nous sommes partis avec vous pour une dérive poético-philosophique qui est évidemment sans fin, je voudrais cependant attirer votre attention sur le matricule de cet engin spatial russe qui nous est tombé sur la tête. Il a un nom qui devrait vous inviter à une autre sorte d’introspection… Il s’appelle " Progrès ". Je vous souhaite la bonne journée…

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