l'envoi de Paul Hermant à Françoise Schein

Chère Françoise Schein. Je me demandais si, comme moi, vous aimiez les nappes des restaurants. Je parle des nappes en papier blanc comme on en voit de moins en moins souvent. Aujourd’hui, on déjeune sur des sets de table affichant de la publicité qu’il faut s’empresser de retourner si on veut garder le goût de manger.

Je me demande ça, parce qu’un repas sur une nappe de papier blanc invite toujours — je parle pour moi ­— à abandonner le couvert pour saisir le crayon et à dresser dessus des plans, à tirer des lignes, à écrire des mots, à entourer des taches, à relier tout ça et si le repas se prolonge assez, on a affaire à la fin à toute une cosmogonie.

C’est un monde qu’on a fait, c’est un monde qu’on a refait, aussi, et on emporte alors la nappe car bien entendu, nous n’étions pas au restaurant, mais dans un laboratoire, un atelier, nous étions au travail. Il faudrait faire un sort une fois pour toutes aux pauses déjeuners. Ce ne sont pas plus des pauses que des déjeuners…

Et je vous en parle à l’aise à vous qui, au propre, avez, avec les habitants des Mureaux, petite commune du Val de Seine, près de Paris, fabriqué des tables de banquets qui ont été écrites, dessinées, décorées, sur lesquels l’on mange dehors l’été venu et c’est un monde que vous avez fait, et c’est un monde que vous avez refait.

Ce sont des tables sur lesquelles on philosophe dans des jardins publics et en mettant ces mots ensemble, philosophe et public, je tente d’en venir à vous, à votre travail, à votre approche, à comment vous vous emparez des lieux et de leur génie pour les relier à leur entière humanité, pour aller avec les choses comme on le fait d’un arbre : des racines à la canopée. Car sans doute, avez-vous le regard de Pascal et savez-vous pertinemment qu’il est impossible de connaître les parties sans connaître le tout non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.

Aussi bien, rien de ce que vous produisez n’est délié. Aussi bien tout se parle. Aussi bien tout dialogue. Lorsque, par exemple, vous vous occupez de la station de métro du Parvis de Saint-Gilles et que vous mettez bout à bout — sans la ponctuation que vous laissez de côté, à mieux dire à côté — les articles de la déclaration universelle des droits de l’homme, formant ainsi un univers de lettres où l’œil doit faire son chemin pour trouver le mot et du mot aller vers le sens, vous ne faites pas que cela.

Parce que vous travaillez dans un moment particulier de l’histoire de l’Europe — il y a la guerre à ce moment-là dans cette ex-Yougoslavie et Sarajevo est assiégé — vous y ajoutez le tracé des frontières européennes, elles aussi mises bout à bout, nous confrontant alors au vertige du fractal dont on s’aperçoit alors qu’il est aussi politique.

Car chez vous tout va ensemble : la poésie comme la géographie, le politique comme la philosophie, l’écriture comme l’histoire, et comme les gens et comme l’art, et comme les villes dans lesquelles tout cela se rencontre, car la ville est votre carte et votre territoire et vous y laissez, sur les murs ou sur les sols, le réseau de relations et les entrelacs de sens que vous avez y avez découvert.

Au total, vous n’oubliez personne et surtout pas les invisibles, les réfugiés, par exemple, les sans papiers, auxquels vous fournissez les mots afin qu’ils soient tout de même présents quelque part : ils viennent alors à apparaître en toute lumière sur vos fresques. Qu’on ne les y attende pas, tant pis. Ils sont là parce qu’ils sont là. Ils sont là parce qu’ils sont.

Il y a deux semaines, nous recevions ici même le graffeur Bonom, qui lui aussi agit sur la ville comme un révélateur : il travaille en hauteur pour sa part, se balançant sur des filins pour atteindre les sommets urbains, et il agit seul et dans la clandestinité pour sa part, mais on dirait bien pourtant que votre propos sur notre urbanité est cousin.

Il y a quelque chose en tout cas, chez les artistes qui s’emparent de l’univers de la ville, que ce soit par son tréfonds ou par son plafond, il y a quelque chose qui veut défaire la barbarie qui vient.

Voilà, chère Françoise Schein, j’en ai terminé. Je voulais juste vous dire que j’avais bien aimé habiter ce petit moment avec vous. Je vous souhaite le bon jour.

 

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