L'envoi de Paul Hermant à Farid Ousamgane

Cher Farid Ousamgane, il ne vous aura pas échappé qu’il y a quelques jours — mais ces quelques jours semblent se répéter tous les jours— un avion s’est écrasé sur un massif montagneux du sud-est de la France. Il ne vous aura pas échappé non plus que le co-pilote paraît bien avoir joué un rôle majeur dans cette catastrophe. Non, évidemment, ça n’a pas pu vous échapper, pas plus que cela n’a échappé aux journalistes qui, ainsi que vous l’avez sans doute entendu, se sont d’abord renseigné du bout des lèvres sur le patronyme du dit copilote, comment s’appelait-il donc ce criminel, ce fou, ne portait-il pas par hasard un prénom usuellement répandu dans les histoires d’attentats, de bombes humaines et de kamikazes ?

Car voilà, comme me le disait une amie : " C’était de deux choses l’une : soit il était musulman, soit il était fou " — ce qui entre nous soit dit peut bien entendu se cumuler —mais voilà sans doute qui offre, semble-t-il, les deux clés d’explication plausibles du malheur contemporain…

Mais enfin, notre copilote, portant un nom chrétien et le prénom d’un apôtre, ne pouvait donc qu’être fou. Et l’on a alors fouillé dans ses arrêts maladies pour savoir quelles cliniques avaient bien pu accueillir cette pathologie et quelle médecine s’en était chargée.

A qui cette folie avait-elle donc pu échapper ? Etait-il donc possible que cette folie échappe ? Et quelles étaient alors les certitudes que nous pouvions bien avoir, nous autres qui prenons l’avion, la voiture ou simplement un café dans un bistro de n’être pas entouré de fous et est-ce que le patron du bistro, par hasard, n’oublierait pas de faire passer des examens de santé mentale à ses serveurs, parce que tout de même, rien de plus simple que de verser de la strychnine dans le petit noir, si on y pense bien…

Ah oui, vraiment comment peut-on être sûrs des autres ? Et comment être certains, après ça, que même s’arrêter au feu rouge ne constitue pas une menace ? Ah, ça je vous le dis, cher Farid Ousamgane, nous autres qui respectons les règles n’avons pas l’esprit tranquille…

Tout ce que nous pouvons espérer — nous en sommes réduits à cela —, c’est que la prochaine édition du DMS — le Diagnostic and Statistical manual of Mental disorders, sorte de bible américaine mondialisée des troubles mentaux à laquelle aucune sorte de comportement ne peut désormais plus échapper — que le DSM donc s’occupe de dument répertorier ce syndrome de Lubitz : une fois qu’il sera décrit en noir sur blanc, nous aurons l’impression qu’il existe aussi des médicaments pour le soigner et que l’industrie pharmaceutique se porte à nos côtés dans ces dangers, nous respirerons mieux.

Il me semble, cher Farid Ousamgane, que vous respirez bien. Pourtant comme moi, comme nous, vous partagez cette époque où le souci de sécurisation et de sécurité invite à criminaliser toutes sortes de non conformismes et à faire de chaque inadaptation un diagnostic clinique.

Mais vous, vous avez l’avantage d’avoir votre compagnie, la Troupe du Possible et vos spectacles, comme ce " Monde du Rien " que vous remontez au Varia. Et cette troupe du possible, vous la présentez ainsi sur votre site : " une troupe de théâtre qui a la particularité de réunir des personnes en provenance de mondes psychiques, sociaux et culturels parfois présentés par la société comme très éloignés, différents, voire incompatibles ". Et l’on comprend alors que ce qui vous fait respirer, c’est le mêlement, le mélange et la diversité plutôt que la différence. C’est votre façon de faire société que de permettre à toutes les voix d’intervenir dans les débats publics et vous savez bien sûr que Lucien Bonnafé avait dit un jour que " l’on juge le degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous ".

Et je pense que l’on peut dire, avec votre travail, avec votre troupe, avec vos spectacles, avec votre propos, que c’est peut-être le contraire : que l’on juge le degré de civilisation d’une société à la manière dont elle est traitée par ses fous. Je vous souhaite le bon jour.

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