l'envoi de Paul Hermant à Dominique Roodthooft

Chère Dominique Roodthooft, je m’étais dit qu’aujourd’hui un poème vaudrait bien une chronique. Ou alors peut-être qu’un livre d’heures aux enluminures recherchées ferait l’affaire, ou alors aussi sans doute des petites notes éparpillées dans un carnet noir, quadrillé, tout rempli déjà de plans, de projets et de dessins.

Enfin, vous voyez ce que je veux dire : il me faudrait à propos de vos " Smatch " installer sur antenne quelque chose comme un cabinet de curiosités, car voici qu’avec vous tout est question d’ensemble et de détails.

Nous entrons dans un paysage de liens : tout est visible, tout est lisible, tout tient ensemble et pourtant tout est singulier : les choses prennent sens dès lors qu’elles se confrontent les unes aux autres - dès lors qu’on les précipite comme l’on dit en chimie - : le paysage est alors mouvant, et nous nous apercevons que ce que nous voyons n’est pas ce que nous savons et ce que nous savons n’est pas ce que nous voyons.

Et votre décor est, cette fois encore, celui d’un laboratoire qui n’est donc pas un observatoire : vous ne faites en aucun cas de la sociologie, votre monde est celui du travail, et à quoi travaillez-vous sinon à la recherche de nouvelles formes de parole politique ? Enfin, je le vois comme cela.

Car effectivement, chère Dominique Roodthooft, nous manquons cruellement d’une parole politique qui, au lieu de se rendre aux fatalismes et aux fatalités, livrerait notre réalité de tous les jours à des liens complexes, incidents ou improbables qui autoriseraient le décloisonnement des idées et permettraient l’élaboration d’une pensée, à la place de ce salmigondis résiliant auquel nous avons droit et qui en tient désormais lieu…

Ah vraiment, au moment où chacun s’en va scander que la parole d’aujourd’hui se doit d’être décomplexée, il n’est pas injuste que d’aucuns rappellent que la complexité n’est pas une affection mentale, et qu’on peut, par exemple, être populaire sans être populiste et intelligent sans être élitiste…

Là, dans votre " Smatch 3 ", après avoir traité de l’éthologie et puis de la botanique – en faisant intervenir des tas de gens que j’aime bien comme Vinciane Despret, Francis Hallé ou Gilles Clément – vous vous attaquez à l’anatomie pour traiter du pouvoir. Le pouvoir en ce qu’il empêche et le pouvoir en ce qu’il permet, aussi. Et je me disais que dans un temps où l’on confond allègrement " avoir l’autorité sur quelque chose " avec " avoir le pouvoir sur quelqu’un ", rappeler que le pouvoir c’est aussi de savoir utiliser nos facultés pour devoir oser, était décidément quelque chose de suffisamment roboratif et enthousiasmant pour aller assister, comme on le ferait ou presque dans un amphithéâtre - mais on y rit moins souvent et on y est moins ému – à cette leçon magistrale que vous donnez pendant quelques jours seulement et une fois tous les deux ans. C’est régulier sans doute, mais c’est aussi beaucoup moins malheureusement qu’au Collège de France…

Et à vrai dire, nous n’avons qu’une crainte, c’est que bien que vous preniez votre temps pour explorer et pour chercher, c’est qu’après votre smatch 1, votre smatch 2 et maintenant votre smatch 3, la balle de match n’arrive trop vite. Je vous souhaite le bon jour.

 

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