L'envoi de Paul à Claudio Bernardo

Cher Claudio Bernardo. Méfions-nous des anniversaires et des chiffres ronds et rappelons-nous donc Paul Nizan : " J’avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ".

C’est la phrase qui commence " Aden Arabie ", mais qui pourrait tout aussi bien conclure toute discussion sur le bien-fondé des bougies quand on a 20 ans et qu’on a d’autres souhaits que la crème pâtissière et d’autre soucis que la Chantilly, qu’on a envie que le monde s’ouvre maintenant ou qu’il se ferme à jamais, que le temps soit plus lent avec son décompte ou alors plus rapide avec sa fureur…

Mais enfin ceci pour vous dire —et sans doute pour dire avec vous— qu’un anniversaire de 20 ans, ce n’est jamais vraiment facile à négocier. Et qu’on n’a non plus jamais une deuxième occasion de laisser une première impression.

C’est que vingt ans, c’est déjà la vieillesse et la décrépitude pour qui se voudrait à jamais jeune. Je parlais de Nizan tout à l’heure, mais Rimbaud avant lui : " On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ", tout le monde connaît ça, et Blaise Cendrars plus précoce encore dans son Transsibérien : " J‘avais à peine 16 ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance ". Vous voyez comment l’on se fait bien vite le messager d’un temps en allé et comment alors fêter ces temps sinon avec la nostalgie de ce qui reste à venir…

Mais vous, cher Claudio Bernardo, déjà que vos vingt ans ne sont pas vraiment vos vingt ans : ce sont ceux de votre compagnie As Palavras, mais voilà aussi que vous ne nous proposez rien de moins, à l’occasion de cet anniversaire, que de déjouer les pièges qui feraient qu’à quelque égard, on puisse croire que les choses sont terminées ou alors pas assez entamées. Et voilà donc que vous nous donnez successivement et subtilement, au Théâtre Varia, " L’assaut des cieux " et puis " So20 ".

Autrement dit " L’assaut des cieux " ou pourquoi nous sommes profondément des êtres désirants, en ce compris dans les cas où si notre désir a un but, il n’a pas pour autant de sens. Puisque voilà, vingt ans ou pas, nous savons pertinemment que l’exercice de la vie est vain et que la seule manière d’en sortir vainqueur est encore de faire comme si personne ne nous en avait jamais prévenu et donc de tenter encore et toujours de toucher du doigt l’éternité, avec vigueur, avec amour, avec humour et avec l’élégance de ceux qui sachant qu’ils sont perdants relancent tout de même les dés. Parce que, à vingt ans, on préfère décidément voler le feu comme Prométhée que rouler des pierres avec Sisyphe.

Et puis, comme en écho, vous nous donnez aussi " So20 ", ou comment avant que les cieux s’ouvrent, nous aimons revenir sur nos pas pour voir si, par hasard, on n’aurait pas égaré quelque chose dans les dédales et les détours et s’il ne vaudrait pas la peine de récolter un peu tout cela pour voir si le bouquet est beau et si le parcours, une fois refiguré et reconfiguré, tient tout de même la route.

Et donc, l’on reprend ses notes, on annote, on fait comme si ça aurait pu de passer autrement si justement ça s’était passé autrement ou que, pire, ça s’était vraiment passé comme ça…

Et tout cela, votre Assaut des cieux ou votre SO20 ne sont pas tant des manières de fêter que des façons de célébrer.

Et nous autres qui sommes tellement habitués à commémorer que nous n’avons même plus besoin de savoir de quoi nous devons nous souvenir, avons bien besoin effectivement de célébrer c’est-à-dire littéralement de " visiter en foule " — c’est le sens originel du mot, " visiter en foule " — et donc de faire groupe et communauté autour de quelque chose ou de quelqu’un qui, à un moment, propose de saluer un anniversaire, c’est à dire, littéralement aussi, de saluer " des années qui reviennent ".

Qu’un anniversaire puisse signifier que des années reviennent plutôt que du temps qui passe, avouez, cher Claudio Bernardo, que je viens de vous faire là un bien beau cadeau même s’il vous revient de continuer à honorer ce qui est aussi une belle promesse…. Je vous souhaite donc le bon jour et puis bien sûr un bon anniversaire.