Il y a 89 ans, naissait Friedrich Gulda

Décès du compositeur français Etienne Perruchon
Décès du compositeur français Etienne Perruchon - © FESL JOHANN - BELGAIMAGE

Il avait annoncé sa propre mort ; il avait fêté sa résurrection. Il a finalement succombé à une attaque cardiaque le 27 janvier 2000, le jour de l’anniversaire de Mozart. Le pianiste Friedrich Gulda aurait eu 89 ans ce jeudi 16 mai. Évocation de ce pianiste autrichien dans un billet de Pierre Solot.


Au début des années 2000, j’étais encore étudiant au Conservatoire de Bruxelles, et lors d’un cours comme tant d’autres, nous discutions des grandes interprétations des Sonates de Beethoven avec mon professeur.

Certains étudiants citaient Alfred Brendel pour ne prendre aucun risque, d’autres citaient Artur Schnabel pour démontrer une conscience historique.

Et puis, un camarade – qui avait la particularité de n’avoir aucun a priori — prononça d’une voix haute le nom de Friedrich Gulda.

Mon professeur tressaillit. Il lui jeta un coup d’œil dubitatif, il esquissa un sourire amusé. Il ne prononça que cinq mots : « non, ça, quand même pas… ».

Et comme je n’avais ni la prudence, ni la culture ou la spontanéité de mes collègues, je filai dès la fin du cours me renseigner sur ce Friedrich Gulda qui avait crispé mon professeur.

Et je suis resté pétrifié devant mon ordinateur pendant presque une nuit entière.

On se dit qu’on va écouter le pianiste, et on commence par le regarder : avec son chapeau d’Asie centrale et ses lunettes fumées, à jouer un concerto de Mozart avec la même apparente désinvolture que s’il mangeait un sandwich au pâté, à diriger un orchestre comme Louis de Funès dans La Grande Vadrouille.

Et les images s’enchaînent : du col roulé à la nudité intégrale. Au piano, à la flûte, à promener son saxophone baryton d’un club de jazz à l’autre.

Je lis que Gulda a enregistré les 32 sonates de Beethoven et le Clavier bien tempéré de Bach. Et dans la seconde d’après, je l’aperçois nu sur scène avec sa femme qui hurle – toute aussi nue — derrière une batterie qui agonise.

J’écoute un concerto pour violoncelle absolument déjanté, une fugue de Bach âpre comme une râpe à fromage, et un extrait d’opéra disco qui me fait tanguer entre la musique d’un vieil agitateur et son cheminement philosophique sur les frontières et les genres.

Ce pianiste ne suit aucune règle. Et je le trouve étonnamment pertinent car il semble connaître sur le bout des doigts ces règles qu’il bafoue sans vergogne.

Je découvre l’effronterie d’un homme que l’on ne définit pas. Il n’y a pas de « catégorie Fnac » pour Friedrich Gulda, il y a « Friedrich Gulda ».

Pianiste classique et musicien de jazz. Il faut être l’un ou l’autre.

Ne t’avise pas de « peloter la grand-mère » quand tu tiens la contrebasse au Berliner.

Et je me dis que les catégories musiciennes sont aussi rectilignes et dangereuses que certaines frontières africaines.

Les frontières, c’est toujours une mauvaise idée.

Et puis Gulda m’agace. Je l’écoute dans Mozart, dans Beethoven, dans Bach. Il a sans aucun doute des capacités digitales hors normes mais son jeu est vertical, percussif. Je cherche du miel, du tenuto, du legato, bref ce que l’on apprend au Conservatoire : à palier par le jeu aux limites techniques de l’instrument, à le transcender.

Non, Gulda travaille l’impact, la netteté. Le discours est infiniment clair. Je n’aime pas souvent ce qu’il me raconte mais je le comprends parfaitement.

Et je passe des heures à découvrir les codes revus et bousculés par ce pianiste autrichien qui envoie un fax à la presse pour annoncer sa mort, qui fête sa résurrection à coups de soirée techno et qui prend un pseudonyme et une moumoute pour se mettre à chanter tristement.

En fait, je n’aime presque rien de ce qu’il joue et je n’aime presque rien de ce qu’il dit. Mais ce qu’il reste au-delà de ces « presque », ces moments de grâce au cœur d’interprétations cataclysmiques, me bouleversent et s’ancrent en moi pour toujours.

Mon professeur avait peut-être raison à propos de Gulda. Ou peut-être suis-je d’accord avec lui. Mais Friedrich Gulda m’a posé mille questions sur ce métier de musicien. Sur la musique elle-même. Et bien au-delà, sur l’avenir de cette vie musicale à laquelle je participe désormais.

Pierre SOLOT


 

Newsletter Musiq'3

Restez informés chaque lundi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK