Christian Boltanski : "L’art, c’est poser des questions sans y répondre"

Ce 14 juillet, l’artiste et plasticien français Christian Boltanski est décédé des suites d’une maladie. Autodidacte, le plasticien et photographe, marqué dans son enfance par la Shoah, a travaillé toute sa vie sur l’absence, la disparition et l’inquiétude universelle face à la mort.

"Christian Boltanski est sans doute la mémoire même", disait de lui Pascale Seys en 2015. "Il est l’auteur de nombreuses œuvres construites à la gloire de la communauté humaine. Des œuvres marquées par les traces du temps qui passe, par les souvenirs perdus de l’enfance que nous portons en nous, et d’autres présences du temps fantomatique : le son d’un cœur qui bat, des compteurs de vie en temps réel, des boîtes par millier, des photos, des pendus, des vêtements en tas, et des spectres,… Christian Boltanski est un traqueur de traces en série, un archéologue de la mémoire et un étrange actionnaire au département des objets trouvés."

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Voici quelques extraits de l’échange entre Pascale Seys et Christian Boltanski dans l’émission Le Grand Charivari, enregistrée en 2015, lors du passage de l’artiste en Belgique à l’occasion de la première grande exposition de l’artiste dans notre pays, à savoir "La salle des pendus" au MAC’s Grand Hornu.

Pascale Seys : Quel est votre grand Charivari, Christian Boltanski ?

Christian Boltanski : "Je crois qu’au début de la vie de chaque artiste, il y a ce qu’on pourrait appeler un trauma, quelque chose qu’il devra résoudre et qu’il a du mal à résoudre. Ce trauma est souvent d’ordre psychanalytique, et dans ma vie, il est plutôt d’ordre historique. Je suis né en septembre 1944, au moment de la libération de Paris. Et il est certain que les événements qui ont précédé ma naissance m’ont marqué, et que j’ai eu à essayer de comprendre la possibilité de chaque humain de tuer son voisin, de la destruction, de l’identité, de rapport entre sujet et objet, de l’effacement de la mémoire,… Tout cela m’a sûrement marqué à vie. Ça a été un questionnement. Je crois que chaque artiste – dans un ordre qui peut être différent – a ce questionnement et ses problèmes qu’il doit résoudre. Ce qui est merveilleux dans le fait d’être artiste, c’est que c’est une sorte de très lente et très longue psychanalyse, qui fait que l’on accepte plus facilement, et petit à petit, de vivre avec ses problèmes, sans jamais les résoudre sans doute."

P.S. : À quoi bon l’art et la culture ?

C.B. : "Je crois que ce qui caractérise tous les humains, c’est ce désir de poser des questions. La vie est pleine de serrures, et tout le monde cherche la clé de ces serrures. C’est pour ça qu’il y a des religions, des scientifiques, des artistes. Pour moi, il n’y a sans doute pas de bonne clé, mais l’important est de chercher la clé, d’essayer de comprendre. […] C’est un questionnement perpétuel. Il y a quelque chose de plus beau dans l’art que dans d’autres domaines, pour moi, c’est qu’il y a des questions et en même temps, des émotions. La chose merveilleuse dans le fait d’être artiste, c’est de donner des émotions à des personnes qui sont très loin de nous, qu’on ne connaîtra jamais, à qui on peut parler et que l’on peut parfois émouvoir. L’art c’est poser des questions sans y répondre – je n’ai aucune réponse – et donner des émotions."

P.S. : Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin ?

C.B. : "Le désir d’avoir des cafés. Je suis un tempérament calme et abruti et j’ai besoin de beaucoup de cafés. Ça paraît honteux et grotesque, mais je ne travaille jamais. Je n’ai aucune raison de me lever le matin. J’ai longtemps été professeur d’art dans ma vie et je disais à mes étudiants pour les déprimer qu’en fait, toute l’école des Beaux-Arts, les examens, le diplôme, était une grande mascarade pour les empêcher de voir la réalité. La réalité d’être un artiste, c’est-à-dire d’être totalement perdu, d’essayer de comprendre, de ne pas comprendre, et de ne jamais savoir si on a compris quelque chose. Et que ce n’est pas parce qu’on a un diplôme qu’on est un bon artiste ou même un artiste tout court. Tout cela ne sert à rien, la seule chose qu’on peut faire, c’est attendre et espérer. Attendre qu’un jour peut-être, quelque chose arrive. J’ai perdu beaucoup d’étudiants après ce discours, ils allaient ailleurs (rires). Pour moi, le vrai travail, c’est de ne rien faire et d’attendre. Mais c’est tellement dur et déprimant d’attendre et de ne rien faire qu’on se donne des activités de vrai monsieur ou de vraie madame. "Il faut absolument que j’aille à Francfort pour ce rendez-vous important". En réalité, le rendez-vous n’est pas du tout important et ça ne sert à rien de se lever à 7 heures du matin pour prendre un avion. Mais ça rassure, on a l’impression qu’on a fait quelque chose. Alors qu’être dans son atelier et de se gratter le nez toute la journée est une chose très utile mais effectivement assez dure. Je me lève le matin pour avoir l’impression d’être vivant mais au fond, je n’ai aucune raison."

Réécoutez l’émission dans son intégralité ci-dessous.

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