"Au Monde", le huis clos du dandy

La veine créatrice de Philippe Boesmans est née des grandes révolutions musicales des années 60, celles qui visaient à une mise à plat des conventions et des esthétiques en cours. La composition cherchant une forme d'épure dans l'abstraction ou de confort dans une architecture ultra-complexe du discours musical. En ce sens, la musique était devenue un bel objet curieux, autour duquel on se promène, qu'on scrute à distance, mais dont la compréhension épidermique n'était pas à la portée de tous. La veine créatrice de Philippe Boesmans est également née d'un amour sincère du répertoire lyrique, que le petit garçon, né en 1936, découvrait sur le poste à galène de ses parents, lequel poste retransmettait – dans la Belgique occupée – les opéras de Wagner depuis Bayreuth.

Philippe Boesmans explique que les évolutions musicales des années 60 et 70 avaient quasiment coûté la vie au genre "opéra", il était considéré comme une expression du passé, un vecteur de création presque réactionnaire. Quand Gérard Mortier lui met le pied à l'étrier dans les années 80 – d'abord avec La Passion de Gilles, puis avec Reigen – c'est une surprise pour Boesmans, qui quelque part renoue avec ses appétences juvéniles, et si Gilles peut être considéré comme un coup d'essai, Reigen en 1993 fait mouche : la journaliste du Monde, Anne Rey, titre en première page du quotidien français qu'elle vient d'entendre le plus bel opéra de ces 75 dernières années.

Depuis, Boesmans a composé Le Conte d'Hiver d'après Shakespeare, Julie d'après Strindberg pour le Festival d'Aix-en-Provence et Yvonne, Princesse de Bourgogne d'après Gombrowicz pour l'Opéra National de Paris – les observateurs le voyant petit à petit s'écarter de tous les oukases de l'orthodoxie contemporaine n'obtiendront qu'une seule explication du compositeur : ce qui l'intéresse – avant tout – c'est la grâce. La lutte des écoles ne le concerne pas, il n'est pas là pour théoriser, il est là pour animer un drame. Et ceux qui font des triomphes à ses opéras au Châtelet, à Garnier, à l'Opéra de Lyon, à La Monnaie ne s'y trompent pas et voient en lui un compositeur qui est parvenu à atteindre un public large, sans se compromettre.

Au Monde, créé hier après-midi à La Monnaie est l'aboutissement de sa course libertaire. D'abord parce que pour la première fois Boesmans travaille un texte contemporain dont l'auteur, Joël Pommerat, est également le metteur en scène du spectacle. Ensuite, parce que c'est la première fois que le compositeur s'écarte des grandes expressions humaines pour s'intéresser à un drame qui est tout d'ombres et de brumes. Rien n'est clair dans ce huis clos familial que Pommerat a voulu situer à mi-chemin entre Tchekov et Maeterlinck. En résultent deux heures d'une action extrêmement concise, composée comme d'une grande expiration, où la musique à chaque coin de page rivalise de cornichoneries. Tantôt on cite My Way, tantôt on croit deviner le début d'une grande aria Verdienne, on ponctue le drame d'un imposant trio féminin, comme dans le Chevalier à la Rose. La musique de Boesmans a le chic, le galbe et le déhanché du dandy.

Le plateau est dominé par une Patricia Petibon éruptive, narcissique et narquoise, parfois fâchée avec l'intonation mais d'une sincérité à déraciner des saules – à côté d'elle, Stéphane Degout et Yann Beuron sont les colonnes doriques sur lesquelles repose le temple, toutes d'assurance et d'importance. L'autre vedette de la soirée sera l'orchestre et son chef, Patrick Davin, admirables de précision, de couleurs et qui tourbillonnent dans cette partition avec une euphorie quasi Fellinienne.

Au Monde de Philippe Boesmans, livret de Joël Pommerat d'après sa pièce.
La Monnaie, Grande Salle, jusqu'au 12 avril 2014.
Retransmission en direct sur Musiq'3 le 9 avril 2014 dès 19h00.

 

Philippe Boesmans - © Jean-Baptiste Millot pour Qobuz.com

Newsletter Musiq3

Restez informés chaque vendredi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK