Week-end Première

Sciences : Faut-il cacher son intelligence pour être recruté ?

Comment jugeons-nous une personne en fonction de ce que nous savons sur elle ? Comme la jugeons-nous, en particulier si elle est plus ou moins intelligente que nous ? Le scientifique Pasquale Nardone nous explique la façon dont on évalue l’intelligence des autres et les mauvaises décisions que cela nous fait parfois prendre.

La revue scientifique Personality and Individual Differences s’intéresse à la structure de la personnalité et aux différences de comportement de chacun, selon des raisons biologiques ou sociales. Elle publie une étude réalisée par le chercheur Peter Jonason, à partir d’un échantillon de 476 individus.

Il leur a soumis des faux profils, féminins et masculins, à base de courtes fiches d’identité. Il leur a demandé de juger ces profils, un peu comme pour un processus de recrutement, en utilisant 10 adjectifs : dominant, naïf, charismatique, ambitieux, intimidant, arrogant,… de façon à obtenir une échelle d’évaluation négative ou positive.

Son but était d’observer les réactions de ces personnes selon ces critères : cette personne est-elle plus intelligente que vous, a-t-elle la même intelligence que vous, ou est-elle moins intelligente que vous ?


Des jugements ambivalents

L’étude a montré que les hommes et les femmes jugent différemment. Les femmes sont généralement beaucoup plus tolérantes ; il y a moins d’intervalle entre un jugement positif et un jugement négatif. Elles ont moins d’agressivité dans le jugement et rejettent moins vite une personne.

L’étude a surtout souligné que l’on débouche généralement sur des situations ambivalentes, de type conflictuel.

"D’un côté, vous n’allez évidemment pas juger les personnes plus intelligentes que vous comme étant inutiles et peu intéressantes. Vous aurez envie de les engager ou d’être leur ami.
D’un autre côté, vous allez peut-être dire : il est plus intelligent, mais il a l’air arrogant ou ambitieux.
Vous allez donc émettre des jugements dans les deux sens, positif et négatif"
, explique Pasquale Nardone.

Peter Jonason a observé des différences de comportement selon que la personne qui juge est une femme ou un homme, ou que la personne jugée est une femme ou un homme. Ces différences confortent ce qu’il avait déjà étudié avant. Par exemple, si vous êtes une femme et si vous êtes plus intelligente que la personne qui est en train de vous juger, généralement il y aura plus d’avis négatifs que positifs.


Vaudrait-il donc mieux cacher son intelligence si on veut être recruté ?

Il y a un conflit supérieur, une forme d’archétype de ce que doit être une femme ou un homme, de la part des personnes qui jugent, explique Pasquale Nardone. Et cet archétype va influencer la décision de sympathie que vous accorderez à cette personne.

On ne sait pas définir scientifiquement l’intelligence, mais le simple fait d’avoir une idée a priori, en fonction des diplômes et des titres de la personne jugée, va influencer le comportement. Il y a un pré-jugement, à la fois positif et négatif, lorsque la personne jugée a des compétences supérieures à la personne qui juge.

"Cela relève de l’homophilie : vous aimez les gens qui sont comme vous, qui sont dans la même tranche sociale, qui ont les mêmes diplômes."

Cela se rapproche d’un comportement largement observé parmi les femmes, l’hypergamie, souligne Pasquale Nardone"On constate statistiquement que les femmes choisissent, pour une relation de type amoureuse, un homme qui est d’une situation sociale plus élevée que la leur. Il n’y a pas d’explication biologique ou scientifique à ce phénomène. Une femme intelligente, reconnue comme telle, a d’ailleurs les plus grandes difficultés à avoir des partenaires de type amoureux ou même de type relation amicale."

 


La publication de Peter Jonason montre donc que le jugement est posé a priori, à travers un biais cognitif. Dans la vie réelle, la personne qui recrute devrait idéalement être bien consciente de ce biais cognitif et se rendre compte qu’elle est peut-être en train de mal juger la personne, simplement parce qu’elle est plus compétente qu’elle-même. Il s’agirait alors de prendre du recul et de solliciter plutôt un avis collectif sur la personne.



Ecoutez la séquence 'Pasquale ramène sa science' ici

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK