Week-end Première

Philo : Faut-il être cohérent pour être crédible ?

Cette question de la cohérence revient beaucoup ces derniers temps. Peut-on, par exemple, défendre la cause climatique si parfois il nous arrive de prendre l’avion ? Peut-on être contre l’exploitation des travailleurs alors qu’il nous arrive d’acheter des vêtements fabriqués dans des conditions douteuses ? Peut-on lutter contre la domination masculine alors qu’il nous arrive, malgré nous, parfois, d’incarner cette culture patriarcale ? Le philosophe Matthieu Peltier nous éclaire.

La question de la cohérence mérite d’être posée, parce qu’en effet, si la cohérence est une condition pour militer, il y a fort à parier que les vrais militants de n’importe quelle cause se compteront alors sur les doigts d’une main !
 

La cohérence donne sens à nos idées

On peut donc se poser la question : faut-il vraiment être cohérent avec ses idées pour avoir le droit de les exprimer ? interroge Matthieu Peltier.

Il est certes important d’aligner ses actes avec ses valeurs. Un dicton dit : à force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on vit. Si on ne parvient pas à incarner les valeurs qu’on défend, on finit par revoir ses valeurs à la baisse, comme ces anciens soixante-huitards finalement devenus banquiers.

Etre cohérent, c’est primordial, car c’est ce qui donne sens à nos idées. Le témoignage par une vie cohérente est souvent le meilleur argument en faveur de nos idées.

Mais il y a un 'mais' !

"Les choses sont un peu plus compliquées que cela et on aurait tort de faire de la cohérence la vertu ultime", souligne Matthieu Peltier. D’abord, parce que la cohérence à elle seule ne suffit pas.

On peut tout à fait imaginer qu’un terroriste qui tue des civils est cohérent avec son système de pensée. On peut admettre qu’un individu totalement indifférent aux problèmes environnementaux est plus cohérent, lorsqu’il pollue, qu’un individu tracassé par le sort de notre planète.

On voit donc bien que la seule cohérence ne peut en elle-même pas être un gage de vertu.
 

Quand nous ne savons pas

Quand bien même la cohérence serait la qualité suprême, elle ne peut être pratiquée que par des gens qui savent très bien ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Or pourtant, comme Socrate, nous devons parfois reconnaître que nous ne savons pas et qu’il nous est donc difficile d’être cohérents. Ainsi, parfois, nous sommes des individus en conflit avec nous-mêmes.

Par exemple, lorsqu’un jeune militant pour le climat comprend bien combien son utilisation du numérique n’est pas bonne pour la planète, et en même temps, c’est Internet qui lui permet d’organiser la lutte et il ne voit pas comment faire autrement.

Parce que, parfois, nous n’avons pas le choix d’être incohérent.

Si on déculpabilisait ?

Il y a plein de bonnes raisons d’être incohérent.

Parce que nous voulons tenir compte d’autres avis que le nôtre, par exemple, parce que nous vivons dans un monde que nous n’avons pas nous-mêmes choisi, parce que les chemins proposés par la société ne nous conviennent pas nécessairement, mais que nous ne voulons pas non plus nous en extraire.

Matthieu Peltier nous déculpabilise de nos incohérences.

Finalement, la personne incohérente reste en tension, elle est forcément en chemin, là où la personne convaincue et parfaitement en adéquation avec sa pensée, elle, est figée, car la route, pour elle, est finie.

Les gens qui doutent

Matthieu Peltier conclut en citant Anne Sylvestre qui, dans sa chanson Les gens qui doutent, voulait rendre hommage à l’incohérence et à sa fragilité :

J’aime les gens qui doutent
les gens qui trop écoutent leur coeur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté.

 

La philo selon Matthieu, écoutez-la ici

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