Week-end Première

Peut-on afficher son bonheur, par les temps qui courent ?

Est-il indécent de s’afficher en confinement au bord d’une piscine quand d’autres sont coincés dans de petits appartements ?
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Est-il indécent de s’afficher en confinement au bord d’une piscine quand d’autres sont coincés dans de petits appartements ? - © Pixabay

Afficher son bonheur, alors qu’on sait ce que certains endurent, n’est-ce pas un peu indécent ? Et, à l’inverse, quand on est malheureux, peut-on malgré tout se réjouir du bonheur des autres ? Réponses avec le philosophe Matthieu Peltier.

Cette situation du confinement est paradoxale. Nous partageons tous une même réalité, celle du confinement et d’un certain nombre de contraintes, mais pas du tout dans les mêmes conditions.

Alors que certains jouissent d’un confinement à la campagne, dans une grande propriété, avec des moyens importants et des apéros au soleil, d’autres sont confinés dans 20m² en ville, en proie à l’angoisse économique, quand ce n’est pas tout simplement à la lutte contre la maladie.

Nous ne sommes pas logés à la même enseigne et cela relève d’une certaine injustice.
 

N’est-il donc pas indécent de s’afficher en confinement au bord d’une piscine quand d’autres sont coincés dans de petits appartements ?

"Dans cet exemple de la piscine, on ne compare pas tant le bonheur de l’un avec l’absence de bonheur de l’autre, mais plutôt la situation de l’un par rapport à la situation de l’autre. Avoir une piscine à la campagne et des moyens, c’est une situation, une situation géographique mais aussi financière.

Or si l’on peut dire que l’absence de moyens peut rendre une situation difficile et malheureuse, il n’est pas du tout évident que le détenteur d’une piscine est forcément heureux."

Et donc, si l’on y réfléchit, l’injustice fondamentale est justement dans cette différence de situations, qui relève d’éléments qui échappent à l’individu.

C’est la différence entre le pauvre et le riche, le migrant et celui qui a des papiers, entre le jeune et l’ancien, entre celui qui a la santé et celui qui ne l’a pas. Du coup il est un peu indécent d’exhiber une situation favorable qui relève d’une certaine chance, juste pour elle-même.


Qu’est-ce alors que le bonheur ?

Selon Matthieu Peltier, le bonheur serait quelque chose de différent. Pour plusieurs philosophes, le bonheur est plutôt un sentiment.

Nietzsche disait : "Le bonheur, c’est le sentiment qu’une résistance va être surmontée". Leibniz disait que le bonheur ne consistera jamais en une pleine jouissance, où il n’y aurait plus rien à désirer, mais plutôt dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et à de nouvelles perfections.

Dans les deux cas, on comprend que le bonheur, c’est plutôt un mouvement, un état dans lequel on avance vers quelque chose qui est de l’ordre d’une plus grande satisfaction.
 

Mais peut-on vraiment complètement séparer les deux ?

L’état de bonheur n’est-il pas en partie lié à notre situation financière ou à notre santé ?

"Bien sûr, c’est d’ailleurs pour cela que l’affirmation 'L’argent ne fait pas le bonheur' a quelque chose d’un peu bourgeois, au regard de ceux qui manquent de tout. Mais la situation, c’est un élément du bonheur, un élément parmi d’autres. Il y a également une part qui relève d’autre chose que de la situation, plutôt de l’intérieur de l’individu. Et cette part peut être nourrie par le contact au bonheur des autres."

Guy Corneau disait : "La joie vient lorsque, attaché au meilleur de soi, on s’applique de tout son coeur à exprimer la beauté des êtres et de l’univers."

Eh bien, ça, je pense que ça se partage. Si ce qui ressort d’un partage d’un bonheur, c’est le sentiment, l’émerveillement vis-à-vis de choses simples, comme la nature, la couleur du ciel, une bonne lecture, le goût d’un fruit. Eh bien ce partage-là peut être contagieux car il est partageable en tant que sentiment. Alors que si le message que je partage est essentiellement l’exhibition du bleu de ma piscine, c’est autrement plus indécent parce que cela ne se partage pas.
 

Le bonheur augmente-t-il s’il est partagé ?

Le film de Sean Penn, Into the Wild, raconte l’histoire vraie d’un jeune homme qui plaque tout pour aller chercher son bonheur seul au coeur de la nature hostile d’Alaska. Il se sépare de tout ce qu’il a, de tous ceux qu’il aime pour cet objectif : trouver le bonheur au coeur de la nature la plus sauvage. Là-bas les choses vont se compliquer et la fin est assez tragique.

Mais la conclusion que lui-même va se formuler, c’est que quel que soit le bonheur que l’on peut éprouver dans telle ou telle situation, il n’est vraiment là que s’il peut justement se partager avec d’autres. Il s’aperçoit qu’il s’est trompé en pensant qu’il pouvait trouver son contentement tout seul. Les superbes choses qu’il vit ou qu’il découvre ont un goût un peu terne s’il ne peut pas les vivre avec d’autres.

Partager son bonheur, et non sa situation avantageuse, c’est bon pour celui qui le reçoit et que cela peut inspirer, mais c’est aussi une condition du bonheur pour celui qui le vit.

Ecoutez Matthieu Peltier dans Weekend Première