Week-end Première

Olivier Marchal : "Cessons d'avoir peur de nos peurs"

De la parole politique à l’opinion publique, des cartes blanches d’experts aux anti-masques et autres théories complotistes, tous se rejoignent sur une idée majeure : la peur ne serait pas bonne conseillère… Un préjugé facile et utile qui fait hélas l’impasse sur les nouvelles découvertes des neurosciences et sur la complexité des liens entre émotions et raisonnement rationnel.

Angoisse généralisée, catastrophisme, de plus en plus de voix s’élèvent contre un climat décrit comme anxiogène et toutes, sans exception et sans véritablement réfléchir, ne semblent comprendre qu’il s’agit d’un prêt-à-penser. D’un héritage. D’une posture réflexe de l’esprit disant que la peur c’est pour les loosers, les faibles et les nuls. Que la peur paralyse et est un frein à l’action. La société nous apprend d’ailleurs que les meilleurs ce sont les fonceurs. Et difficile de nier qu’en avril dernier, il était gros le mur dans lequel on a tous foncé.

A notre décharge : la peur a mauvaise réputation. Un lourd passé. Outil préféré des régimes autoritaires, sectaires, génocidaires. Quand ce n’est pas le pouvoir qui utilise la peur, c’est le peuple dont la foule par trop sentimentale se comporte parfois comme un animal.

Du coup, aujourd’hui, influencés par un passé pas très reluisant, nous sommes incapables de voir la peur autrement.

Dommage, car les récentes découvertes en neurosciences nous apprennent que les émotions et la raison sont fonctionnellement beaucoup plus proches qu’on ne le pensait. Et, fort de ces découvertes sur l’étonnante proximité des zones actives dans les émotions et celles actives dans la production d’un raisonnement, certains vont encore plus loin et posent comme hypothèse que les émotions comme la joie, la tristesse, la douleur et la peur seraient au fondement de l’évolution humaine.

Les émotions comme moteurs de l’évolution

Antonio et Hannah Damasio, auteurs d’un fascinant livre, intitulé "L’erreur de Descartes" et professeurs de neuropsychologie, ont passé une partie de leur vie à analyser la neurologie des émotions et en sont arrivés à formuler l’hypothèse un peu folle des émotions comme pilier de l’évolution.

Pour comprendre ce que peut donner à penser la rencontre entre neurologie et anthropologie, imaginons-nous hominidés des premiers instants de l’humanité. Nous ressentons la joie d’un chant d’oiseau, d’une couleur, d’une situation agréable. Cette joie et les réactions chimiques produisant du bien-être vont laisser dans le cerveau des marqueurs somatiques (sortes d’empruntes émotionnelles). C’est ensuite l’envie de revivre, de ressentir et de partager l’émotion d’origine qui nous poussera en tant qu’hominidé à inventer la représentation puis la peinture, la musique, les mythes, les rites et toutes les sciences, techniques et inventions qui vont avec.

Idem pour la douleur (la vôtre et celle de l’autre) qui nous donnera l’envie d’apaiser, de prendre soin, puis de soigner, ce jusqu’à la médecine moderne : la mort d’un proche provoquant la tristesse engendrera la mystique, l’invention des religions, l’astrologie, et ce jusqu’à la colonisation de Mars. Et enfin : l’angoisse du manque, la faim, l’inconfort de l’incertitude, nous pousseront à domestiquer plantes et animaux, nous sédentariser et créer des structures sociales telle que la famille, le clan et l’Etat.

Dès lors : renier le pouvoir transformateur de nos émotions reviendrait à se priver d’une énergie considérable pour notre évolution et notre adaptation.

La raison provoque aussi la peur

Comprendre pourquoi la peur joue un rôle ambivalent demande de prendre conscience de la vigueur du désamour historique que nous avons avec elle.
Les philosophes des Lumières ont fait triompher la raison au nom de la lutte contre l’obscurantisme. Sur ce triomphe (et la mise au cachot des émotions), la science s’est construite. Science qui a permis de comprendre, puis s’est mise à prévoir, et maintenant, grâce aux mathématiques et à la puissance de calcul informatique, se met à prédire l’avenir. Des prédictions qui, de façon assez inattendue (quoiqu’en réalité très logique), provoquent un retour en force de la peur !

Du coup, panique à bord et dans toutes les couches de la société, car nous n’avons pas encore construit les compétences collectives permettant de faire avec ces nouvelles formes de peurs nées de la rationalité scientifique.

En effet, et au vu des modélisations épidémiologiques et du traumatisme de la première vague, avoir peur d’une seconde vague de Covid19 au point de faire excès de prudence, n’est pas irrationnel.
Et avoir peur du réchauffement climatique, au vu des prédictions scientifiques, n’a rien de vraiment déraisonnable.

Alors, pour avancer un peu et construire les bases d’une société en paix avec ses émotions, qui ferait de ses peurs rationnelles, l’énergie de base de ses prochaines grandes transformations, commençons, individuellement, par écouter nos émotions et cessons d’avoir peur de nos peurs.

Politiquement : acceptons nos fragilités en faisant le deuil du mythe de la toute-puissance. Et surtout comprenons que ce qui crée la panique, ce n’est pas l’alarme qui retentit, mais l’absence d’alarme ou/et l’absence d’abris.

Et enfin, collectivement, au cœur de nos démocraties, écoutons ce que nos peurs nous disent et disent de nous. Et surtout les questions que leur écho nous pose : qu’avons-nous peur de perdre ? Qu’est-ce qui compte vraiment ? Et que sommes-nous prêts à sacrifier pour sauver ce qui compte vraiment ?
 

Et au final, s’il se confirme que nos émotions sont au fondement de l’humanité,
Notre force se trouve alors dans le creuset de nos fragilités consolidées.

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