Week-end Première

Les réseaux sociaux nous éloignent-ils vraiment de la vie ?

Matthieu Peltier revient sur le 'drame aux allures de fin du monde' qu’a constitué pendant quelques heures, la semaine dernière, la panne de Facebook, Instagram, Messenger et WhatsApp. Une déconnexion forcée qui a quand même concerné près de quatre milliards d’individus. Ce moment a permis un véritable festival de réflexions, parfois très drôles, sur le fait que cette coupure pouvait peut-être nous permettre de redécouvrir nos proches, nos livres, notre environnement… Ce que certains appellent la vraie vie !

Il y aurait donc d’une part la vraie vie, le réel, constitué de nos proches, de la nature, des livres. Tandis que la vie irréelle ou virtuelle serait constituée du monde des réseaux sociaux, des jeux en ligne et des messageries. Ainsi, le jeune, accro aux écrans, serait, selon cette conception, coupé de la vie réelle au profit d’une réalité virtuelle qui serait nocive à son épanouissement.
 

Internet, le bouc émissaire…

Pour Matthieu Peltier, cette division entre le réel et le virtuel n’est pas si pertinente que cela. "On sent qu’Internet, à notre époque, est un bouc émissaire un peu trop facile, tant on l’accuse de tous les maux de notre société."

Le numérique est accusé de tout, explique Hubert Guillaud, journaliste et rédacteur en chef d’InternetActu.net : de l’individuation de la société, de l’obésité contemporaine, d’être le caniveau de l’information, de tuer le livre, le cinéma, la musique, de favoriser les échanges marchands, d’avoir déstructuré le travail, de la désindustrialisation, de tuer le lien social, de favoriser la violence, le terrorisme, la solitude, de détruire notre cerveau… La liste des reproches anxiogènes qu’on lui adresse semble sans fin, à l’image des espoirs qu’il cristallise dans le miroir.
 

… une idée reçue à nuancer

Comme dans toute caricature, il y a certainement une part de vrai dans ces critiques. Mais, selon le journaliste et essayiste Xavier de La Porte, cela reste une caricature, car les études, les faits et les travaux un peu sérieux menés sur la sociabilité en ligne montrent qu’il n’y a pas augmentation de la solitude, qu’il n’y a pas déconnexion avec la vie dite réelle. La sociabilité en ligne n’est pas vécue comme cela et ne produit pas ces effets-là, ou alors de manière très marginale.

La question est donc : pourquoi les gens approuvent-ils ce propos décliniste, s’il ne correspond pas à leur expérience ?

Toujours selon Xavier de La Porte, le problème de cette caricature est qu’elle nous vend la vraie vie comme un monde merveilleux, tout droit sorti d’une publicité évoquant le bonheur, aux clichés marketing de la vie rurale selon le rite mormon. Tout n’est que luxe, calme et jeux d’enfants dans la nature.

Il n’y a en fait probablement pas de séparation claire entre vie réelle et vie virtuelle. Il s’agit plutôt d’un prolongement et finalement, les problèmes classiques de l’être humain se retrouvent de part et d’autre.

 

'L’effet Arte'

Il y a un phénomène schizophrénique dans notre critique des comportements numériques, qu’on pratique par ailleurs. C’est ce que le philosophe et sociologue des médias Julien Lecomte appelle 'l’effet Arte'. Globalement, les individus ont tous tendance à déclarer qu’Arte est beaucoup mieux que TF1. Or, dans la pratique, TFI écrase Arte au niveau des audiences. En fait, les individus ne sont pas cohérents.

L’idée inconsciente de la plupart des gens est probablement que oui, ils utilisent les réseaux sociaux, mais eux, ils le font avec critique.

Julien Lecomte évoque également 'l’effet Nabila'. Les gens adorent se moquer de Nabila, parce que cela leur permet de se placer 'au-dessus', dans une posture plus critique. Et ils feraient la même chose avec Internet et les réseaux sociaux : les critiquer serait une manière de se montrer 'au-dessus'.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que le numérique ne présente aucun danger. Il s’agit surtout d’attirer l’attention sur le fait que la posture soi-disant critique n’est pas toujours suivie de comportements véritablement critiques. Bref méfions-nous aussi de notre propre méfiance !
 

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