Week-end Première

"Le pari des survivalistes, c'est qu'en cas de crise, l’homme va devenir un loup pour l’homme"

Partout dans le monde, depuis plus de 60 ans, des personnes se préparent au pire en stockant de la nourriture, en creusant des abris anti-atomiques, ou encore en apprenant à faire du feu ou à trouver de l’eau. La crise du coronavirus leur donne-t-elle raison ? Aurions-nous dû écouter les survivalistes ? Dans une enquête effrayante réalisée en immersion chez les survivalistes, l’anthropologue Matthieu Burgalassi nous fait découvrir un univers beaucoup plus violent qu’il n’y paraît.

La Peur et la Haine est publié chez Michel Lafon.
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Qu’est-ce que le survivalisme ?

Pendant 6 ans, Matthieu Burgalassi a enquêté, infiltré chez les survivalistes français, puis américains.

"Les survivalistes, on les connaît assez mal. On imagine souvent des tarés de la fin du monde, qui vivent dans des bunkers avec des gros fusils, ou des gentils autonomistes qui feraient ça comme un petit loisir le week-end."

En réalité, il s’agit de personnes qui vivent dans l’idée que demain, il y aura une crise, économique, écologique, sanitaire, qui sera tellement importante que l’Etat se retrouvera en faillite, explique l’auteur. Il n’y aura plus de police, plus d’hôpitaux, plus de pompiers. Les gens se retrouveront livrés à eux-mêmes.

Le pari des survivalistes est que, dans cette situation, l’homme va devenir un loup pour l’homme.

Ils préparent donc, non pas la fin du monde, mais une situation de guerre civile, au sens où le voisin va devenir l’ennemi à combattre.


Vers une violence ordinaire

La Peur et la Haine n’est pas un livre de recherches, mais le récit de la propre histoire de Matthieu Burgalassi et de son expérience d’infiltré dans cet univers plutôt violent. Si ces gens préparent une guerre civile, c’est qu’il y a un ennemi à éliminer. Mais qui est l'ennemi ?

"L’ennemi des survivalistes, ça va être l’ennemi ordinaire des politiques sécuritaires. Parce que ce dont je me suis rendu compte sur le terrain, c’est que les survivalistes, en fait, ne préparaient pas la guerre civile parce qu’ils avaient inventé ça tout seuls, mais parce qu’ils étaient dans une peur qui était construite par les discours politiques qui sont les discours ordinaires de la peur, de l’insécurité, tels qu’on les retrouve absolument partout dans les discours politiques aujourd’hui en France.

Et ces discours ont tendance à désigner un groupe à risques, que l’on considère comme responsable de toutes les peurs, de toutes les violences qui touchent les communautés nationales. En fait, je me suis rendu compte que c’était les cibles des discours sécuritaires qui devenaient les ennemis des survivalistes. Et malheureusement, ces cibles-là, aujourd’hui, ce sont des personnes non-blanches, ce sont des musulmans. Notamment en France, il y a des lois, comme la loi Sécurité globale ou la loi Séparatisme, qui ciblent clairement des communautés, et ces communautés-là deviennent les ennemis imaginés des survivalistes."

 

Donc on voit qu’en fait, par les politiques sécuritaires, les survivalistes entrent dans une peur qui, petit à petit, va les amener dans une haine de l’autre, voire dans une violence envers l’autre.

Une pratique qui peut séduire

Le livre se lit comme un roman. Matthieu Burgalassi y décrit des scènes hyperviolentes dans des stages de survivalisme. Mais en nous racontant sa propre histoire, il nous fait comprendre pourquoi on peut tomber dans le survivalisme. Parce que c’est ce qui lui est arrivé, au départ.

Suite à une agression très violente dans la rue, il a développé une peur viscérale, qui s’est transformée en dépression, à tendance suicidaire. On lui a conseillé de s’inscrire dans un club de self-défense, de Krav Maga, qui était en fait géré par un survivaliste et fréquenté par des survivalistes.

Leur pratique a résonné avec son insécurité et avec la réalité de sa situation d’étudiant précaire.

"On présentait la pratique comme une pratique tournée vers le fait d’être un citoyen responsable, qui essaie de se préparer à une situation, peut-être, de difficulté financière. Donc, ça me semblait logique. Mais la réalité était que quand on entrait dans la pratique, on entrait dans la violence.

Un jour, je me suis trouvé à un stage organisé par l’instructeur, un stage de survie. J’y suis entré, j’étais un mec normal. Puis j’en suis sorti trois heures plus tard, j’avais appris à égorger des gens, j’avais appris à étrangler les gens par-derrière avec une corde, j’avais appris à fracturer la trachée de quelqu’un. J’avais appris des techniques de meurtre tout simplement."
 

Et là je me suis dit : OK, qu’est-ce que c’est que cette pratique où on apprend à assassiner les autres ? Pourquoi moi, pourquoi tous les autres autour, alors qu’on vit ensemble dans un pays qui n’a jamais eu de guerre sur son sol, on ressent autant le besoin d’apprendre des techniques de guerre ? Ça n’a pas vraiment de sens. Et c’est là que mon intérêt personnel est devenu un intérêt de chercheur.

Des gentils et des méchants ?

A la base, le survivalisme peut paraître intéressant, dans son idée d’autonomie alimentaire, entre autres.

"Il n’y a pas de gentils et de méchants survivalistes. Le problème est que, vouloir être autonomiste, avoir une ferme, des ressources alimentaires chez soi, cela n’exclut pas le fait, à un moment donné, de se dire que si demain il y a une crise, l’Etat ne va pas forcément être en mesure de protéger tout le monde, […] et qu’il faudra être en capacité de se défendre, de protéger les siens. C’est cette logique qui va pousser les survivalistes à s’armer et à rentrer petit à petit dans l’engrenage de la violence.

Ce ne sont pas des gens qui sont fondamentalement méchants, mais ce sont des gens qui mettent un pied dans la peur de se faire attaquer chez eux ou qu’il n’y ait, un jour, plus de police pour les protéger. A partir de là, ils vont escalader dans la violence petit à petit, par un phénomène que j’appelle de brutalisation, ils vont aller de plus en plus loin dans la violence, et ils vont devenir dangereux pour les autres."

 

Pandémie et survivalisme

Etonnamment, la pandémie a été une espèce de non-événement dans la communauté survivaliste, observe Matthieu Burgalassi. On aurait pu s’attendre à un certain triomphe de la part des survivalistes, sur le mode du 'ah ah, on vous l’avait bien dit'. Mais ce n’est pas du tout cela qui s’est passé. Ils ont assez peu réagi au Covid.

"Je pense que, quand on y réfléchit, ce n’est pas si surprenant, parce que ce que préparent fondamentalement les survivalistes, c’est la guerre civile. C’est ce moment où l’Etat bascule, où il y aurait des émeutes dans les rues, peut-être des pillages… Avec le Covid, ce n’est pas du tout arrivé. Les Etats n’ont pas été mis en faillite. Il n’y a pas eu de grande violence dans la rue."

Donc, en fait, pour les survivalistes, ce n’était pas un effondrement. Ils ont vu une crise, quelque chose qui a renforcé leur conviction que de grandes crises pouvaient arriver. Donc pour eux, ça a été une espèce de non-événement global.

 

Ecoutez l’entretien avec Matthieu Burgalassi ici

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