Week-end Première

Le déguisement, du point de vue de la philosophie

Revoici le carnaval… Que nous disent les philosophes sur ce jour d’inversion des valeurs ? Réponse avec le philosophe Matthieu Peltier.

Se déguiser en soi-même, c’est impossible. Il suffit, pour le comprendre, de se pencher sur l’étymologie du mot. Dans déguiser, il y a le mot guise, qu’on trouve dans l’expression faire à sa guise, c’est-à-dire faire à notre manière, faire selon notre goût. Se déguiser, c’est littéralement sortir de sa guise, sortir de notre manière d’être et donc finalement, choisir d’être quelqu’un d’autre.

Se déguiser, c’est donc une occasion temporaire de sortir de sa condition, d’avoir la vie que l’on n’a pas, ou du moins de se l’imaginer.


Être ce que l’on n’est pas

Au Moyen Âge, le carnaval était vraiment cette occasion d’être tout ce qu’on n’est pas : les hommes se déguisaient en femmes, les femmes en hommes, les paysans se prenaient pour des rois… Tout était permis.

C’était une forme de soupape, mais qui faisait d’une certaine manière aussi le jeu du pouvoir, en permettant au peuple d’évacuer toute sa frustration liée à ses conditions de vie difficiles, tout en l’exprimant d’une façon inoffensive pour le pouvoir.

Se déguiser permet aussi, paradoxalement parfois, de libérer toute notre personnalité, ou un pan de celle-ci. Sally Foster, professeur de psychologie aux Etats-Unis, explique que porter un costume de méchant permet aux gens d’exprimer en sécurité tout leur côté sombre, sans culpabiliser.

Pour les adultes, se déguiser permet de retomber en enfance pendant un temps.

Le déguisement est quand même beaucoup plus fréquent chez les enfants. C’est pour eux aussi un excellent moyen de dépasser leur condition d’enfant, d’expérimenter par le jeu ce que ça fait que d’être un adulte, un aventurier, un superhéros, de se voir au-delà de leurs limites habituelles.

 

Sans le déguisement, sommes-nous vraiment nous-mêmes ?

Ce n’est pas sûr. Pour le philosophe français Jean-Paul Sartre, nous passons le plus clair de notre temps à jouer un rôle qui n’est pas le nôtre ; il appelle cela la mauvaise foi. Nous tentons continuellement de coller à une essence, à une image, à une identité qui nous échappe.

Dans son livre L’être et le néant, le personnage du garçon de café en est l’exemple type. Pour coller à son rôle, il prend les tics, les mimiques, les gestes, les codes du stéréotype d’un garçon de café, afin de se trouver une consistance, un rôle, plutôt que d’être véritablement lui-même, c’est-à-dire libre.

Quoi qu’il en soit, le déguisement nous permet d’échapper à nous-mêmes, mais enlever le déguisement ne suffit pas non plus à être authentiquement nous-mêmes.

 

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