Week-end Première

La philosophie de comptoir est-elle vraiment de la philosophie ?

En l’honneur de la réouverture des cafés, notre philosophe Matthieu Peltier se penche sur ce qu’on appelle 'la philosophie de comptoir'. On dit parfois "In vino veritas", alors vrai ou faux ?

Pour Matthieu Peltier, le bistrot est vraiment un lieu de philosophie. Même si l’expression est péjorative, car elle évoque une pensée un peu brouillonne, sans rigueur, trop immédiate. Pour beaucoup d’académiques et de scientifiques, la pensée a besoin de méthodologie, d’exigence, de connaissances et ne peut pas se pratiquer dès lors que la discussion est débridée, sans sources et sans maturation, comme c’est le cas dans un bar ou sur les réseaux sociaux.

Matthieu Peltier défend la philosophie de comptoir : "Je pense que la nécessité d’une pratique de la philosophie rigoureuse et académique n’exclut pas l’intérêt de discussions qui refont le monde autour d’une bière, de ces débats interminables de fin de soirée qui prennent une tournure politique, sociologique, voire métaphysique."
 

Quel intérêt ?

Matthieu Peltier développe plusieurs arguments en faveur de la philosophie de comptoir :

  • La philosophie de comptoir est pour tout le monde. Elle ne filtre pas à l’entrée. Tout le monde peut participer. Il ne s’agit pas ici de brandir ses publications académiques pour avoir de la légitimité.
     
  • Quand l’ambiance est bonne, elle permet parfois la découverte de points de convergence ; le désaccord avec l’autre diminue au fur et à mesure qu’on écarte les ambiguïtés.
    "C’est d’ailleurs un très bon critère pour mesurer la qualité d’une conversation de ce type : c’est le fait ou non qu’elle débouche sur des questions de vocabulaire car très souvent les désaccords naissent du fait qu’on ne parle pas de la même chose."

     
  • Il est vrai que parfois la discussion part un peu dans tous les sens, elle change de sujets plusieurs fois sur la même soirée. Toutefois, ce côté volatil n’est pas que négatif. L’académique est parfois coincé dans un sujet dont le périmètre est minuscule, alors que le philosophe de comptoir va passer du coq à l’âne, dans une liberté totale. Et cette dérivation va parfois permettre des choses intéressantes parce qu’elle va ramener le débat à ce qui compte vraiment pour les participants : leurs obsessions, leurs marottes.

"Et c’est là que ça peut devenir crucial, parce que les obsessions des gens, c’est bien ce qu’il faut mettre en jeu pour avancer, c’est-à-dire espérer un déplacement ou une évolution des opinions."


Trop discuter fait-il vraiment avancer les choses ?

Quand on parle des choses de la vie, on parle de nous. Mais à trop parler de nos obsessions, cela ne risque-t-il pas de devenir des lieux où tout le monde discute et où personne ne change d’avis finalement, comme sur les réseaux sociaux ?

"Il y a effectivement cette idée que débattre, sur les réseaux sociaux comme dans les cafés, serait stérile et serait une perte de temps inutile, constate Matthieu Peltier. Pourtant, de plus en plus d’études montrent le rôle des réseaux sociaux dans l’élection de Donald Trump par exemple, ou encore dans la stratégie du Vlaams Belang, pour progresser.

Or l’élitisme, qui voudrait que le débat d’idées se passe ailleurs, déserte le terrain où sont les gens, où l’opinion des gens se forme. Finalement, l’état de la pensée d’une société, ce n’est pas tellement quelque chose qui se joue dans les universités. C’est plutôt une guerre des tranchées qui se joue autour de n’importe quel coin de table où des individus sont réunis."

A partir du moment où au bar, sur Facebook ou à la boulangerie, il n’y a plus personne pour s’indigner, avec des arguments, d’un discours raciste ou haineux, petit à petit se discours se normalise et il aura tôt fait de se manifester dans les urnes, ajoute-t-il.

Le terrain de la pensée est donc aussi celui-là et nous avons besoin de bons philosophes de comptoir pour élever le débat et faire de la pensée un exercice le plus collectif possible.

Alors bonne reconquête des comptoirs, ou plutôt des tables, puisque pour l’instant, il est encore interdit de s’y accouder.

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