Week-end Première

L’alcool rend-il vraiment philosophe et créatif ?

Dans sa chronique 'La philo selon Matthieu', Matthieu Peltier se demande, à l’heure des terrasses et des barbecues, si l’alcool rend vraiment philosophe.

La saison des apéros bat son plein et il n’est pas question pour Matthieu Peltier de casser l’ambiance, mais plutôt de questionner notre culture sur ce qu’est l’ambiance et sur le rôle que l’alcool y joue.

La relation à l’alcool, dans notre société, est très particulière. D’un côté, on nous bassine sur la modération, on nous sensibilise sur les dangers de l’alcool au volant et, régulièrement, on s’inquiète du binge drinking chez les jeunes. Mais d’un autre côté, l’alcool est partout l’emblème de la fête, de la bonne ambiance, du bonheur : les gens publient sur les réseaux sociaux, pour montrer qu’ils sont heureux, des photos de cocktails au soleil ou d’apéritifs en terrasse. Et pour montrer notre joie dans une messagerie, on utilise souvent l’émoji 'coupe de champagne'.

En fait, l’alcool a une place plutôt enviable dans notre imaginaire, on lui prête des vertus créatives, rebelles, subversives. Celui qui boit est présenté comme le bon vivant qui refuse l’ennui et la monotonie bourgeoise. Notre culture valorise le buveur comme celui qui casse les codes.

La question que Matthieu Peltier pose, c’est : est-ce qu’on est vraiment certain que l’alcool mérite toute cette aura esthétisante ?


Alcool et créativité

Ils sont nombreux les chanteurs, écrivains et autres artistes à avoir ce penchant pour la bouteille ! Rimbaud, Hemingway, Marguerite Duras, Sartre, Amy Winehouse,… Mais y en a-t-il un seul qui ait écrit un jour le journal d’un alcoolique heureux ? interroge Matthieu Peltier.

Marguerite Duras, par exemple, a dû s’y reprendre à plusieurs reprises pour arrêter l’alcool, et selon elle, sa créativité était bien plus forte pendant ces périodes d’abstinence, car "boire, ça occupe complètement".

Pour elle, l’alcool chez l’humain joue un rôle quasi métaphysique : "L’alcool a été fait pour supporter le vide de l’univers, disait-elle, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable dans l’espace, leur silencieuse indifférence à l’endroit de votre douleur. L’alcool ne console en rien, il ne meuble pas les espaces psychologiques de l’individu, il ne remplace pas le manque de Dieu, il ne console pas l’homme. C’est le contraire : l’alcool conforte l’homme dans sa folie. "

L’alcool créatif est peut-être, en fait, une illusion qui ne fonctionne que pour celui qui boit. L’auteur Céline disait d’ailleurs à ce sujet : "L’amour c’est comme l’alcool, plus on est impuissant et saoul, et plus on se sent fort et malin, et sûr de ses droits."
 

Cette culture de l’alcool pourrait-elle un jour changer ?

Peut-être sommes-nous dans les prémices d’une révolution en la matière, avance Matthieu Peltier.

Aux Etats-Unis, l’auteur Leslie Jamison a publié, il y a quelques années, 'The Recovering', où elle déconstruit complètement ce mythe de l’alcool créatif dans notre société. Son livre a connu un retentissement qu’elle n’avait pas imaginé.
Elle y développe une thèse intéressante : le moteur de notre créativité, par excellence chez l’humain, c’est le désir. Les gens très créatifs sont des gens qui désirent énormément. Et l’alcool est juste une manière, mortifère, d’assouvir ce désir immense. Et donc, la source de la créativité serait donc bien ce désir terriblement puissant des artistes, et non l’alcool.

Plus récemment, en France, un autre livre se vend comme des petits pains, c’est 'Sans alcool', de Claire Touzard (chez Flammarion). Journaliste abstinente depuis deux ans, elle s’attaque aussi à la norme alcool dans notre société et s’attache à déconstruire l’idée que boire serait une forme de subversion.
Pour elle, c’est la sobriété qui est subversive, tellement boire est devenu une norme généralisée.
Et là aussi, le retentissement de ce livre est aussi inattendu qu’intéressant.

A la fin de son livre, Claire Touzard explique être convaincue que nous sommes à l’aube d’une prise de conscience, d’un réveil culturel, à propos de l’alcool et du rôle réel qu’il joue dans nos vies.
Dans le même temps, on observe que l’industrie des boissons sans alcool explose littéralement.

Peut-être une révolution se prépare-t-elle, non pas pour interdire l’alcool, qui est l’un des plaisirs de la vie, mais pour enfin le percevoir pour ce qu’il est, un psychotrope et non un élixir de jouvence, conclut Matthieu Peltier.
 

Retrouvez Matthieu Peltier ici…
 

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