Week-end Première

Guerres, décolonisation, féminisme : quand l’Histoire rebaptise les rues

Les Bruxellois sont invités à proposer, sur internet ou par téléphone, un nouveau nom pour le tunnel Léopold II. Il s’agit à la fois de donner des gages à ceux qui veulent faire disparaître un roi colonisateur de l’espace public, et de féminiser cet espace, puisqu’on demande aux citoyens de proposer des noms de femmes. Il y a eu d’autres moments dans l’histoire où l’on a massivement rebaptisé des rues. Explications avec Chantal Kesteloot, docteure en histoire contemporaine, en charge de l’histoire publique au CegeSoma/Archives de l’Etat.

Cette procédure de consultation des citoyens pour nommer l’espace public est déjà prévue par la législation. Les communes qui souhaitent débaptiser une rue sont tenues de consulter les citoyens qui y vivent.

Rebaptiser le tunnel Léopold II, c’est plus facile : quand le tunnel aura changé de nom, personne ne sera obligé de changer d’adresse postale, ce qui serait le cas si on rebaptisait un boulevard Léopold II par exemple… Mais même si les habitants ne sont pas directement concernés, ils sont consultés et peuvent proposer des noms. Leur avis pourra toutefois être outrepassé. C’est ce qui s’est récemment produit à Courtrai, rue Cyriel Verschaeve : la commune a passé outre l’avis des citoyens qui souhaitaient maintenir le nom existant, moyennant contextualisation.


Les rues rebaptisées après les guerres

A certains moments de l’Histoire, on a massivement rebaptisé les rues, en particulier après la Première Guerre Mondiale.

A Bruxelles, plus de 300 noms de rue sont directement liés à cette période de 1918. Un certain nombre d’entre elles étaient des nouvelles rues, Bruxelles étant à l’époque en plein processus d’urbanisation. Mais d’autres ont été débaptisées, par exemple si elles évoquaient l’Allemagne. De nouveaux héros, locaux, nationaux ou internationaux ont été mis en évidence.
Dès août 1014, le panneau rue d’Allemagne sera arraché par les habitants d’Anderlecht et remplacé par la rue des Belges, qui deviendra plus tard l’avenue Clémenceau.
A Saint-Gilles, toute une série de noms de rue seront remplacés : la rue de Munich, la rue de Prusse…
A Schaerbeek, la rue de Cologne est devenue la rue d’Aerschot. Mais un mouvement des habitants plaide pour un retour à l’ancien nom, au moins pour une portion de la rue, pour éviter la connotation liée à la prostitution.

Après la Deuxième Guerre Mondiale, on observera aussi ce phénomène, mais de façon nettement moins marquée. "Il faut dire qu’on n’a pas un Roi Albert qu’on va exalter. Le Roi Albert est sans doute, de tous les souverains, celui qui, dans l’espace public, occupe la place première", souligne Chantal Kesteloot.
L’avenue du Japon à Uccle deviendra ainsi l’avenue Mac Arthur, en hommage au héros. L’avenue du Maréchal Pétain à Ixelles sera rebaptisée avenue Fraiteur.

Féminisme et anti-colonialisme

Aujourd’hui, on observe tout un mouvement de fond citoyen pour accroître la place de la femme dans l’espace public : 6% seulement des noms de rue sont féminins à Bruxelles, avec une surreprésentation des reines et des princesses.

Les noms liés à la colonisation avaient déjà suscité plus tôt la polémique. Au moment de l’Indépendance du Congo, en 1960, un premier mouvement va viser à débaptiser la rue des Colonies, créée en 1908, mais il ne va pas aboutir. De même après la chute de l’Union soviétique, un petit mouvement citoyen va s’élever pour rayer le nom de la rue de Stalingrad de l’espace public, sans succès.

"Il y a une volonté d’avoir un autre regard sur la période coloniale, très présente dans l’espace public à travers à la fois les acteurs de l’Etat indépendant du Congo, dans la période de Léopold II, à travers des militaires, des industriels, mais très peu à travers les colonisés eux-mêmes."

Il a fallu attendre 2018 à Bruxelles pour que soit créée la place Patrice Lumumba, dans un endroit très symbolique, mais qui n’impacte personne car situé dans une petite enclave de la ville de Bruxelles, sur la commune d’Ixelles.
 

Faut-il rebaptiser toutes les rues liées à la colonisation ?

Dans les 19 communes de Bruxelles, une petite centaine de rues évoquent la colonisation.

Ce qui complique les choses, c’est que parfois, certains acteurs ont été mis à l’honneur pour d’autres raisons que celles qui les liaient à la colonisation. C’est le cas d’Alexandre Galopin, gouverneur de la Société générale, qui a été assassiné pendant la Seconde Guerre Mondiale par des milices de la collaboration. C’est à ce titre qu’on lui a attribué une rue.

"Il y a bien sûr un certain nombre de gens qui ont été des acteurs avec un comportement très répressif et condamnable, mais certaines rues coloniales ont des noms peut-être plus neutres, comme la rue Africaine, liée à l’histoire coloniale, mais qui peut être interprétée de manière différente" observe Chantal Kesteloot.

La commune d’Etterbeek est celle qui concentre le plus de noms de militaires, avec la proximité des casernes. Il y a là pour l’instant une initiative temporaire de débaptisation de ces rues, pour mettre à l’honneur des femmes et leur combat féministe ou colonial. Mais toute une réflexion doit être menée avec la Commission de Toponymie, si l’on veut acter ces changements définitivement.

Découvrez-en plus dans cet article RTBF Info : Etterbeek rebaptise et féminise ses rues au nom trop 'colonial'

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK