Week-end Première

Femmes préhistoriques : la grande méprise ?

La femme préhistorique était-elle cet être passif qui élevait les enfants et attendait dans la grotte que les hommes reviennent de la chasse ? Ce corps qu’on violait ou qu’on enlevait sans ménagement ? Aujourd’hui la science permet d’établir que non. Pourtant, ces clichés ont la vie dure et entretiennent dans l’imaginaire collectif contemporain la croyance que la femme a de tout temps été soumise à l’homme. Thomas Cirroteau et Eric Pincas, historien et journaliste, nous aident à dépasser ces idées reçues !

Thomas Cirroteau et Eric Pincas sont les auteurs, avec l’anthropologue Jennifer Kerner, de Lady Sapiens, une enquête sur la femme au temps de la Préhistoire, parue aux Editions les Arènes. Ils se sont attachés à préciser le portrait physique de la femme de la Préhistoire, ainsi que ses compétences et ses aptitudes. Et si l’âge de glace était aussi l’âge de la femme ?

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Les Vénus, un malentendu

Les Vénus, ces petites statues de femmes, sont les seules représentations féminines connues de la Préhistoire. Pour Thomas Cirroteau et Eric Pincas, ces Vénus sont à l’origine d’un des plus grands malentendus de l’Histoire sur le rôle des femmes.

Leur enquête commence par la découverte, autour d’Amiens, en 2014 puis en 2019, de petites figurines de la Vénus de Renancourt. Beaucoup d’autres Vénus ont été découvertes depuis que les fouilles archéologiques en Préhistoire ont débuté au milieu du 19e siècle.

Le plus souvent, ces figurines présentent des femmes à la constitution et à la morphologie assez particulières : elles sont obèses, avec une lourde poitrine, de fortes hanches, des fesses très rebondies.

"Ce sont les seules représentations en pied – elles n’ont souvent pas de visage, parfois une coiffe – pour se figurer ce à quoi devaient ressembler les femmes de la Préhistoire, même si on a retrouvé quelques Vénus plus longilignes. Cela a un peu trompé le regard, parce que si on ne se fiait qu’à ces statues-là, on s’imaginerait que nos ancêtres d’il y a 35 000 ans étaient toutes des femmes obèses."
 

Des femmes d’action

Elles étaient au contraire des femmes d’action, musclées, comme les fouilles archéologiques ont permis de le montrer. En particulier la sépulture de la Dame du Cavillon, pensée d’abord comme étant l’Homme de Menton. Ce squelette présente des os très robustes, signe que la musculature était très puissante. Par ailleurs, il est grand, il fait 1m72.

Ces premiers indices montrent que la femme était une athlète de la Préhistoire, et pas du tout, comme le présentent les Vénus, des femmes rondelettes, replètes. Ce n’était clairement pas l’image globale de ces femmes, parce qu’elles étaient très actives, c’était des chasseuses cueilleuses nomades, forcément très athlétiques. D’autres indices très intéressants sont donnés par la génétique.

"Ces femmes obèses, qui ne sont pas le miroir de ce qu’étaient, dans leur majorité, les femmes athlétiques de la Préhistoire, véhiculent surtout un symbole, celui de la fertilité, de la fécondité, de ce pouvoir d’enfantement."
 

Des femmes respectées

On découvre dans Lady Sapiens que les femmes pouvaient être vénérées et avoir un rôle social important.

C’est ce que montre la Dame du Cavillon, ou encore la Dame de Saint-Germain-la-Rivière. Ce sont des sépultures féminines richement dotées, avec des objets de prestige comme des lames taillées, des coiffes finement ciselées, des ornements ocrés, ce qui prouve que les préhistoriques avaient un grand respect pour ces personnes enterrées. Ces femmes avaient probablement un statut particulier au sein de ces groupes humains.

"Quel statut ? C’est difficile à dire, c’était peut-être des prêtresses, des guérisseuses, des chamanes, des chasseresses. L’archéologie ne nous le dit pas."
 

Une sexualité qui fait partie de la nature

Parmi les dessins gravés dans les grottes, on peut voir beaucoup de sexes. Des pubis féminins beaucoup plus que des sexes masculins. Était-ce de l’érotisme avant l’heure ?

"La pornographie est quelque chose qui nous regarde nous, qui regarde notre société actuelle, et qui n’avait probablement pas sa place, ne serait-ce que l’idée, à la Préhistoire."

"Ces sexes sont dans les lieux de vie de tous les jours, ils ne sont pas reclus, cachés. C’est quelque chose de commun, qui dénote un rapport à la sexualité beaucoup plus simple. Ces dessins sont peut-être liés à des croyances, pour se favoriser la bienveillance d’esprits de la fécondité, dans des populations qui vivent en communion avec la nature."
 

La naissance du désir

Le livre nous apprend aussi que la sexualité a connu de multiples transformations suite à la bipédie. La station debout est fondamentale dans nos comportements sexuels.

Quand nous étions quadrupèdes, lorsque la femme était en chaleur, les signes de l’oestrus étaient très visibles. Les mâles savaient donc précisément, de manière calendaire, quand ils pouvaient s’accoupler. Lorsque l’on est debout, tout cela devient plus caché, plus intime. Ce ne sont plus les règles physiologiques qui commandent l’accouplement et la reproduction. C’est alors la naissance du désir, de la séduction. Cela va révolutionner nos comportements, souvent perçus comme sauvages pendant la Préhistoire.

"La Préhistoire, c’est aussi une page de nos vies communes où on assiste à la naissance de relations charnelles où l’amour, le désir, la tendresse ont leur place."

Une peinture pariétale retrouvée au Brésil, dans le complexe préhistorique de Pedra Furada, datée de 15 000 ans, représente sans doute le plus vieux baiser de l’Histoire : on voit deux petits individus en train de s’embrasser, visage contre visage.
 

Suivez l'entretien avec Thomas Cirroteau et Eric Pincas ici

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