Week-end Première

Enseignement et pandémie : "Ce qui va surtout rester, c’est le désir absolu de donner cours en présentiel"

Comment le Covid a-t-il fait évoluer l’école ? Qu’avons-nous appris sur les élèves pendant cette période ? L’école est-elle devenue dépendante des outils numériques, des GAFAM ? Analyse avec Tanguy Pinxteren, directeur du Lycée intégral Roger Lallemand.

Le Lycée intégral Roger Lallemand est une école secondaire communale située à Saint-Gilles. Créée depuis 4 ans, elle applique une pédagogie contemporaine qui favorise la pluridisciplinarité et le travail de groupe. Au moment de l’arrivée de la pandémie, l’école n’était pas spécialement mieux prête que d’autres pour l’enseignement à distance : l’équipement n’était pas encore tout à fait acquis, la population est assez mixte socioéconomiquement, beaucoup d’élèves n’ont pas d’endroit à eux ni de matériel pour suivre un enseignement à distance.

Ce lycée met en avant le travail coopératif, collaboratif, et ce type de travail a été vraiment mis à mal par l’hybridation et le distanciel, explique Tanguy Pinxteren. Tout ce qui était collectif a été mis à mal.

"Heureusement, on a l’habitude de travailler vraiment en équipe, donc, lors du premier confinement, on a pu assez rapidement s’organiser en équipe, à distance, et réfléchir ensemble à comment faire au mieux pour les élèves."
 

La transformation numérique à l’école, un succès ?

Cette période critique a été une manière d’accélérer la transformation numérique, mais Tanguy Pinxteren ne sait pas si c’est vraiment une bonne chose.

"De mon point de vue, ça a vraiment accentué les inégalités. Parce qu’en fait, même si on a réussi à équiper les élèves en matériel, PC reconditionnés ou même connexion, ou même si on les a invités à venir à l’école et parfois même obligés à venir, pour les raccrocher, les inégalités se sont accrues. On l’a vu lors du retour à l’école : les élèves plus favorisés raccrochaient plus vite à l’école."

En termes de matériel, le Lycée intégral Roger Lallemand a un projet assez spécial, avec des modules de cours transdisciplinaires, des modules verticaux, du travail collaboratif. Il est depuis le début à la recherche d’outils vraiment adaptés à cette façon de travailler et ce qui existe sur le marché ne correspond pas tout à fait à ses besoins. Il faudrait quelque chose qui soit plus sur mesure ou des moyens pour développer une plateforme numérique.

"On n’a pas eu trop le choix, on a été obligé d’opter pour un outil pas tout à fait satisfaisant. Donc on est passé d’une multinationale à l’autre. On est fort inquiet de la dépendance que cela risque d’entraîner à terme."

Pour moi, les seules personnes qui ont vu des opportunités dans cette énorme crise, ce sont les multinationales du numérique, qui se profilent comme pédagogues. Mais pour nous, la pédagogie à distance, c’est un non-sens.

 

L’outil n’est jamais neutre

L’outil influe sur la manière d’enseigner, il n’est jamais neutre. Et les dispositifs ne sont pas neutres non plus.

"Nous, on essaie d’adapter les dispositifs aux objectifs d’apprentissage, comme par exemple oser changer la disposition des bancs dans la classe, la position de l’enseignant dans la classe. C’est beaucoup plus innovant que de mettre un tableau interactif, des ordinateurs ou plus de tablettes dans une classe !

Quand on a des élèves seuls face à un écran, ça arrange peut-être bien les profs un peu conférenciers, qui aiment parler sans être interrompus. Mais pour tous les vrais pédagogues qui ont besoin du dialogue, du travail coopératif, pour faire progresser les élèves et leur donner rapidement des feed-back, ce genre d’outil ne le permet pas. Les travaux de groupe à distance, ce n’est pas du tout la même chose !"

Le Lycée essaie de développer une multitude de compétences transversales, comme l’apprentissage du travail de groupe mais, à distance, c’est très compliqué.
 

Qu’est-ce qui va rester ?

Pour Tanguy Pinxteren, ce qui subsistera de cette expérience, c’est par exemple le fait que, lorsqu’un élève est absent pour maladie, il pourra plus facilement suivre les cours à distance ou avoir les documents de cours à disposition.

Mais ce qui va surtout rester, c’est le désir absolu de donner cours en présentiel. Cela nous paraît essentiel. Et la question qui va se poser, c’est la finalité de l’école. Parce qu’on a été un peu forcé de donner cours à distance, mais dans quel but en fait ? Pour suivre absolument les programmes ? Pour rattraper les retards ? Pour maintenir les liens avec les élèves ? Les objectifs n’étaient pas toujours très clairs.

"Nous, on a continué avec les objectifs liés à notre projet, qui sont justement de construire du collectif, de maintenir le lien entre les élèves, de les accrocher à l’école, de former des futurs citoyennes et citoyens. Et pour cela, il faut le faire ensemble et plutôt en présentiel."
 

Des jeunes surprenants

On a réussi à limiter les dégâts et en plus, on a été vraiment surpris, souligne Tanguy Pinxteren. On critique souvent les jeunes qui ne font pas assez attention aux autres, qui ne portent pas le masque…

"Je trouve au contraire qu’il y a plein de jeunes qui s’impliquent dans différents projets, qui s’investissent et qui ont quand même confiance dans l’avenir, alors que franchement, on ne leur donne pas beaucoup d’espoir, que ce soit par rapport à la pandémie, à l’économie mondiale, à l’environnement… Mais je trouve que beaucoup ont bien réagi et ils étaient, pour la plupart, très contents de revenir à l’école le 8 mai."
 

Le rôle social de l’école

Tanguy Pinxteren espère qu’avec cette crise, beaucoup de parents et d’enseignants ont pris conscience du rôle social de l’école. C’est ce qui revient en tout cas des ados qui fréquentent l’école : ils venaient à l’école surtout pour être ensemble.

Il ne faut pas se leurrer, même si notre projet est assez chouette, ils viennent surtout pour se voir. Il faut se servir de ça, créer plus de liens entre eux et essayer de les impliquer dans leurs apprentissages. Et j’espère que ce rôle social de l'école sera accru dans les prochaines années.

 

Ecoutez Tanguy Pinxteren dans Week-end Première

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