Week-end Première

Domestiquer la pluie, un métier d'avenir ?

Parler des métiers, c’est bien. Encore mieux quand il s’agit des métiers de demain. Avec Olivier Marchal, sociologue et directeur de la Cité des Métiers de Charleroi, explorons les métiers d’après-demain. A commencer par 'ensemenceur de nuages'.

Il ne nous a pas échappé que le climat se réchauffe. Il y a quelques jours encore, soleil d’été, températures records, rivières et lacs à sec, agriculture sous tension… Et une question : qu’allons-nous faire quand nous manquerons d’eau ? Economiser ? L’utiliser autrement ? C’est certain. Mais aussi, inventer de nouvelles manières d’en trouver.


Chercher l’eau là-haut !

Sur terre, l’eau se trouve à trois niveaux. En dessous, dans les nappes phréatiques, à la surface, avec les lacs et les rivières, et plus étonnant, si on lève les yeux au ciel, des milliers de tonnes d’eau se promènent au-dessus de nos têtes, sans autre loi que celles de la physique et de la météo, et qui se fichent éperdument des frontières nationales et de la propriété privée.
Ce sont les nuages. Les plus gros peuvent contenir
 jusqu’à 3.000 tonnes d’eau…

Alors, n’y aurait-il qu’à se servir ? C’est ce que toutes les civilisations ont tenté de faire, depuis la nuit des temps. Prières, danses, rites et processions, l’Histoire est remplie de chamanes, de sorciers en tous genres et autres Saints de pluie (dont le plus célèbre est Saint Médard). Avec des succès aussi divers que limités.

Lorsque l’on sait que certains animaux peuvent survivre quatre ans sans boire, pendant que nous, petits êtres fragiles, tenons difficilement trois jours, et que l’on sait que des milliers de tonnes d’eau passant au-dessus de nos têtes, nous passent littéralement sous le nez, il y a fort à parier qu’après-demain, ensemenceur de nuages sera un vrai métier.
 

De la poésie à la technique

De tout temps, les nuages ont intrigué, fasciné, fait rêver, inspirant poètes et enfants, abritant peut-être la vie sur Vénus, et chez nous, les bisounours.

Sauf qu’ici, nulle poésie à l’horizon, rien que science et technique.
L’ensemenceur aura pour mission de féconder les nuages en injectant des produits chimiques dans leurs structures, faites de milliards de micro-gouttelettes d’eau en suspension, pour :

  • Faire tomber la pluie au-dessus d’un endroit souhaité ;
  • Et si possible juste avant que le nuage (et la pluie potentielle) ne parte chez le voisin ;
  • Lutter contre les averses de grêles, dévastatrices pour les cultures ;
  • Dissiper un brouillard juste avant une attaque militaire ;
  • Faire tomber la pluie pour embourber l’ennemi ;
  • Ou éviter qu’il ne pleuve sur une zone accueillant un concert, ou au-dessus d’un stade olympique chinois.

Pour devenir ensemenceur de nuages il faudra avoir :

  • De très bonnes connaissances scientifiques ;
  • Les compétences techniques pour piloter et réparer avions et drones ;
  • Et enfin l’âme d’un artificier, puisque l’une des techniques couramment utilisées consiste à tirer des micro-fusées vers les nuages visés.

Cette technique se pratique depuis 1946 aux Etats-Unis, en France, au Moyen-Orient… On ne compte plus les programmes de recherches sur le sujet et leurs applications courantes.


>>> A lire aussi : Ensemencer les nuages pour provoquer la pluie :
aux Emirats, tout est possible
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Un métier étonnant, mais un peu inquiétant

Passée l’excitation de la nouveauté, il faut rapidement se rendre à l’évidence : si un jour ce métier apparaît, cela signifiera que nous sommes dans le pétrin.
D’abord parce que cela voudra dire que l’eau sera devenue plus encore qu’aujourd’hui un enjeu stratégique. Ensuite, pour les multiples tensions entre les villes, les régions, les nations, qu’une telle situation pourrait engendrer.

Pour bien comprendre l’enjeu, on peut se souvenir du film Jean de Florette et cette guerre sournoise pour le contrôle des quelques sources qui alimentent les terres du village.

Alors quand le réel dépasse la fiction, quand en 1973, le préfet du Loir-et-Cher est traité de 'voleur de nuages' par les préfets des départements voisins, on est en droit de s’inquiéter de ce que ça pourrait donner à l’échelle mondiale.
 

Vers une guerre des nuages ?

Enjeux géopolitiques, guerre des nuages, n’est-ce pas aller un petit peu loin ? A l’heure actuelle, on ne peut rien exclure. On sait qu’il y aura un jour des conflits et des tensions sur la question de l’eau. D’ailleurs, dans un texte de 1976, l’ONU interdisait déjà l’ensemencement de nuages à des fins hostiles.

Appliquées au niveau international, les questions posées sont incroyablement complexes et surtout sans réponses :
- à qui appartiennent les nuages ?
- aux territoires qu’ils survolent ou à l’humanité ?
- sont-ils privatisables ?

Lorsque l’université d’Edimbourg teste un prototype de catamaran capable de créer des nuages à partir d’eau de mer, se pose-t-on la question fondamentale de savoir à qui appartient l’eau des océans ?

Au final donc, à la question : ensemenceur de nuage, métier d’avenir ? La réponse est : sûrement !
Mais de là à souhaiter ces temps futurs où, faisant la pluie et le beau temps, les relations internationales vireraient et chavireraient de l’orange à l’orage, il n’y a qu’un pas, à franchir ou pas…

Ecoutez ici la chronique d'Olivier Marchal

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