Week-end Première

Déconfinement : avez-vous réussi votre confinement ?

Notre philosophe Matthieu Peltier aujourd’hui se pose cette question " Avez-vous réussi votre confinement ? "

Qu’avons nous fait de ces longues heures à la maison ? Les avons nous bien rentabilisés ? Avons-nous correctement investi notre temps ? Avons-nous réussi à optimiser ces heures de confinement qui nous ont été données ? Avez-vous fait du pain comme tant dautres qui se sont pris en mains lont fait ? En avez-vous profité pour apprendre une nouvelle langue ? Avez-vous bien managé vos enfants ? Diriez-vous que, de tout ceci, vous avez dégagé du bénéfice ? Tant de questions qui devraient nous aider à évaluer notre réussite
 

Ces questions, nous les avons toutes et tous entendus durant le confinement et ça ne vous aura pas échappé, le vocabulaire choisi évoque celui de lentreprise et de lentreprenariat : rentabiliser son temps, investir son temps : optimiser, manager, dégager des bénéfices et surtout l’idée de réussite Car oui, comme le note la sociologue Eva Illouz dans son livre Happycratie :

Les discours sur le bonheur aujourdhui rejoignent de plus en plus ceux de lentreprise.

S’il y a des réussites, il y a aussi des échecs

 

Si vous navez pas fait plein de choses, si vous avez eu du mal à vous structurer, si vous navez bien contrôlé tous les aspects de votre vie cest donc que votre confinement est une faillite, un échec et que vous en êtes responsable.

On ne peut pas sempêcher de remarquer quil y a dans cette façon daborder les choses quelque chose à la fois de très néolibérale dans le vocabulaire et de très culpabilisant.

Cela donne à penser que l’individu à tout en main pour être heureux et que ça ne dépend que de lui et de sa capacité à réussir et à performer.

Or deux choses semblent problématiques dans cette conception.

La première c’est cette idée selon laquelle notre seule limite serait intérieure. Un cafetier par exemple, en difficulté face à cette fermeture prolongée, tétanisé par les conséquences financières potentielles, on ne va pas lui dire que tout dépend de lui car même s’il a sûrement une marge dans sa capacité ou non à rebondir, lui dire que tout ne dépend que de lui cest alors renoncer à comprendre comment cette personne est aussi la victime d’évènements, dinstitutions ou de politiques qui lui échappent et quon peut vouloir changer. Tout ramener à l’individu reviendrait alors à déserter complètement le combat politique pour une société plus juste.

La seconde difficulté que ce discours pose, c’est quil définit sans bien le définir dailleurs, le bonheur comme la mesure de toute chose. Or comme le rappelle Eva Illouz cest un bonheur très individualiste que véhicule cette vision, un bonheur qui sapparente au plaisir et à la jouissance mais qui ne prend pas en compte dautres dimensions de lexistence comme les valeurs, les vertus, les deuils que la vie met sur notre chemin ou encore la conscience sociale qui peut accompagner notre rapport aux évènements.

Leva Illouz rappelle dailleurs que chez les philosophes anciens le bonheur était associé à la vertu et à la connaissance c’était donc bien autre chose que ce bonheur jouissance quil nous faudrait conquérir par notre seule force d’individu.

 

Un bonheur qui rappelle aussi celui proposé par le développement personnel

 

On ne compte plus les livres de développements personnels qui se rassemblent autour de cette idée : notre bonheur nous appartient avec l’affirmation que la solution est en nous et aussi que le problème cest nous. Tout n’est pas à jeter dans le développement personnel, loin de là mais il est vrai quune partie de cette littérature est devenue, parfois sans le vouloir, très en phase avec l’idéologie libertarienne qui fonde le capitalisme le plus dur et pour qui lindividu serait le seul responsable de sa vie.


Alors que la plus grande partie de la philosophie dans son histoire na pas tant proposé aux gens dapprendre à jouir que dapprendre à mourir. Cest dailleurs même la définition de la philosophie selon Platon : philosopher cest apprendre à mourir.


Donc je déclare nos confinements respectifs non-évaluables et je propose quon déclare non-coupables tous les gens qui comme moi nont pas fait leur pain en confinement.

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