Un Jour dans l'Histoire

Sexuel, impulsif, ridicule, effrayant : le rire, histoire d'une conquête féminine


Au nom de la bienséance et de la discrétion, le rire a longtemps été interdit aux femmes. Subversif, incontrôlable, il s’opposait à l’idéal de féminité et contrevenait au savoir-vivre. Revendiquer le droit de rire revenait donc à réclamer plus de pouvoir. De l’Antiquité jusqu’aux "one woman shows" d’aujourd’hui, revenons sur cette conquête féminine, avec l'historienne Sabine Melchior-Bonnet.

De très anciennes images de rieuses ont traversé notre culture occidentale. La première que nous connaissons, c’est Sarah, figure biblique qui rit lorsqu’un ange vient lui apprendre qu’elle va tomber enceinte et connaître le plaisir de l’amour alors qu’elle a déjà 90 ans. Elle ne peut s’empêcher de rire, tout comme son mari Abraham. On sent dans le rire de Sarah un aspect ridicule, et c’est justement cet aspect que l’on condamne dans le rire des femmes.

Autre figure, cette fois dans la mythologie grecque : la déesse de l’Agriculture, Déméter, dont la fille Perséphone a été enlevée, est en train de pleurer. Tout à coup, elle se met à rire car une aubergiste soulève sa jupe, lui montre son ventre qui a l’air de dessiner la tête d’un enfant. Pour Sabine Melchior-Bonnet, "Sara et Déméter sont les plus anciennes figures du rire féminin".

Pour l'historienne, la transmission du rire se fait aussi entre la mère et son bébé. "Le rire est une langue maternelle. Le sourire maternel se transmet et accompagne l’enfant toute sa vie. Victor Hugo, comme d’autres poètes, vont le souligner. Le sourire, encore plus que le rire d'ailleurs, a quelque chose de très attractif : c’est le sourire et le rire qui font que les bébés et enfants acceptent que la mère quitte une pièce et y revienne. L’enfant accepte la solitude parce qu’il sent chez sa mère cet accueil que sont le sourire et le rire."

Quand sourire et rire gagnent les arts

Beaucoup d’artistes ont représenté le rire bienheureux des femmes. La tendre Laure, chez Pétrarque, ouvre la porte du paradis avec un doux sourire, Léonard de Vinci représente la Vierge à l’enfant avec un rire qui dévoile ses dents. À partir de quand la méfiance envers le rire va-t-elle l’emporter dans ces matières de spiritualité ?

"Le moment de bascule se situe à la Renaissance italienne (plus précoce que la Renaissance française), au moment où les civilités commencent à s’installer", avance l'historienne. "Les comportements sont très codifiés. On découvre que montrer ses dents est quelque chose de laid, d’autant qu’à cette époque, les dentistes ne sont aussi performants que les dentistes d’aujourd’hui. Il y a toujours dans le rire une sorte de moquerie. La représentation que Léonard de Vinci fait de la Vierge à l’enfant est très rare : personnellement, je n’en ai pas trouvé d’autres à cette époque-là. Il y en aura encore moins dans les siècles suivants, comme si cela était condamné de représenter le rire ou le sourire."

L’histoire du rire féminin est l’histoire d’un méticuleux travail pour maîtriser le langage du corps. Au nom de quoi veut-on maîtriser ce corps ?

"Un cœur pur et un corps silencieux : voilà ce qu’on attend des femmes, ce qu’on leur demande. Cela va de pair. Les scientifiques et savants qui ont étudié les origines du rire en ont fait des kilomètres de traités. Je résumerais tout par une phrase qu’on attribue à Mirabeau : "Chez les hommes, c’est le cerveau qui rit, chez les femmes, c’est la matrice qui rit." Autrement dit, chez la femme, le rire est sexuel et chez l’homme il est intellectuel.

Une question de beauté et de douceur

La tendresse féminine doit se manifester par le sourire, et pas par le rire. Comme on dit à l’époque, "le rire est un corps ouvert, le sourire est un corps fermé." Il y a cette image de la femme et de la mère douce et tendre, qui est contredite par le rire qu'on considère comme une pulsion. Le rire est impulsif, il soulage mais cette décharge présente dans le rire fait peur aux hommes.

Depuis l’Antiquité, les médecins dissertent sur les causes de l’hilarité des femmes, et certains sont arrivés à la conclusion que les femmes riaient plus que les hommes. Y a-t-il un fondement scientifiquement ?

"Non", répond Sabine Melchior-Bonnet. "On a analysé ça à partir de l’instabilité féminine, un thème qui a été énormément débattu. Shakespeare, par exemple, dit des femmes qu’elles sont instables. Il compare leurs squelettes (os, moelle, …) à ceux des enfants, car ils seraient plus tendres que ceux des hommes. Elles changent aussi facilement d’humeur : on les compare au signe astrologique de la lune, qui est par définition changeante. Elles passent du rire aux larmes très facilement. Et tout le monde admet cela, jusqu’à très tard, environ jusqu'au XIXe siècle".

Progressivement, le rire va devenir un comportement qu'on souhaite civiliser. On va rédiger des manuels de civilités adressés aux femmes de la haute société, dans lesquels on trouve des comportements à adopter et ceux à proscrire, la façon de se comporter, de parler,… 

En 1787, un scandale dans le monde des peintres parisiens

En 1787, Madame Vigée-Le Brun, grande peintre de l’époque, présente au Salon du Louvre un portrait d’elle qui tient sa fille sur les genoux. Le tableau fait scandale car elle se peint avec la bouche ouverte et les dents bien visibles. Les 4 dents de devant sont en réalité connotées : on les associe à l’amour. Montrer ses dents est considéré comme quelque chose de sexuel.

Diderot dira lui que "peindre le rire, c’est peindre un passage, quelque chose qui ne dure pas". Peindre un rire figerait un acte qui ne doit pas être figé. Le scandale lié à Madame Vigée Le Brun va au delà de la convention plastique ou des règles de savoir-vivre, il en va de la sécurité des relations sociales entre les un.e.s et les autres. Dans le rire, il y a une prise de pouvoir. Il y a un côté subversif et de ridiculisation. Au XVIIIe siècle, les femmes rient pour ridiculiser les autres. Ca ne permet pas une conversation paisible, aimable et intelligente.

Au XVIIIe siècle, la femme du siècle des Lumières prend une place grandissante dans la société. Elle ne cherche plus à cacher son rire, qui doit désormais exprimer quelque chose. C’est encore une autre contrainte qui prouve que tout est contrôlé chez les femmes. Les femmes qui rient n’ont pas bonne presse. Chez Rousseau, Julie, une femme mariée, dit à sa cousine Claire qu’elle ne rit jamais, alors que Claire qui est veuve et n’a été mariée que très peu de temps s’autorise à rire tout le temps. On voit la différence qu’il y a entre ces deux femmes. Et ce thème est fréquent dans les romans du XIXe siècle : ce que les hommes aiment chez les femmes, c’est leur sourire, leur douceur, et certainement pas leur rire, qui fait peur.

Sabine Melchior-Bonnet, spécialiste de l’histoire des sensibilités, a publié en 2021 " Le rire des femmes – Une histoire de pouvoir" aux éditions PUF. Elle était l'invitée de Laurent Dehossay dans Un Jour dans l'Histoire.

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