Un Jour dans l'Histoire

Histoire - Saviez-vous qu'au 19e siècle, 'belgique' était un adjectif ?

Comment ont évolué les dictionnaires de langue française ? Réponses avec le linguiste Michel Francard
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Comment ont évolué les dictionnaires de langue française ? Réponses avec le linguiste Michel Francard - © Pixabay

Comment sont nés les dictionnaires de la langue française, comment ont-ils évolué, quelle est leur influence encore aujourd’hui : c’est la leçon du jour, avec Michel Francard, professeur de linguistique française à l’UCL.

Si les spécialistes considèrent que les Serments de Strasbourg en 842 signent l’acte de naissance de la langue romaine, perçue comme différente du latin et des langues germaniques, il faudra attendre un long moment avant de voir apparaître les premiers dictionnaires du français.

Les dictionnaires bilingues sont les premiers à faire leur apparition, vers la fin du 16e, le début du 17e siècle.

Le vrai départ des dictionnaires monolingues, avec des entrées en français, des expressions en français, des explications en français, se produit au 17e siècle.

Ces ouvrages s’adressent à un public d’érudits, de lettrés, à la petite partie de la population qui sait lire. Ce sont en même temps les gens qui ont le pouvoir, qui entretiennent avec les auteurs du temps des relations de voisinage, de copinage même parfois, le but étant d’asseoir l’autorité d’une nation et d’une langue.


Concurrence entre dictionnaires

Le dictionnaire de Pierre Richelet voit le jour en 1680, le Dico universel d’Antoine Furetière en 1690, le dictionnaire de l’Académie en 1694. Il y a une concurrence entre eux, qui n’aurait pas dû exister, explique Michel Francard.

L’Académie, créée par Richelieu, avait en effet des statuts qui lui donnaient la mission de faire un dictionnaire et une grammaire, avec un privilège d’exclusivité ; il ne pouvait pas y avoir de publication d’autres dictionnaires.

Mais l’Académicien Antoine Furetière, excédé par le temps que prenait l’Académie pour faire son premier dictionnaire, a décidé de publier le sien. Il est alors expulsé de l’Académie et contraint de le publier en dehors du pays, en l’occurrence en Hollande. Il sortira quatre ans avant celui de l’Académie. Le dictionnaire de Richelet sera pour sa part publié à Genève.

Les querelles tiennent aussi à des questions linguistiques. Pour Furetière, la langue, c’est un tout, qui comprend aussi le vocabulaire scientifique, tandis que l’Académie préfère un dictionnaire de l’usage général, et crée, à part, un dictionnaire spécialisé sur le vocabulaire technique.


La langue d’une nation, la langue de l’Europe

L’objectif est de documenter la langue, de mettre en règles le français, qui à ce moment-là sort d’une lutte avec d’autres langues qui lui étaient proches, dont le picard, rappelle Michel Francard. Tout un temps, on a hésité sur la langue qu’il fallait donner comme référence ; au 17e siècle, on sait que ce sera le français. La mission donnée à l’Académie sera d’en faire la langue d’une nation et bientôt la langue de l’Europe.

Le bon usage de l’époque, c’est surtout celui de la partie la plus noble de la cour et des auteurs du temps. On ne parlait français que dans quelques villes, dans les milieux favorisés. A Paris, la langue pouvait varier selon les milieux, populaires ou aristocrates et bourgeois. Dans les villages, on ne parlait pas français, mais les langues régionales, le breton, l’alsacien, le picard…


L’Encyclopédie

Le 18e siècle va poursuivre le chemin tracé par les dictionnaires du 17e mais il sera surtout marqué par la publication de l’Encyclopédie, en 1751 et 1772, par Diderot et d’Alembert. Il ne s’agit pas vraiment d’un dictionnaire, les mots n’y sont pas repris par ordre alphabétique, mais selon une série de thématiques. Le traitement des mots s’accompagne d’un traitement encyclopédique et de remarquables illustrations.

L’Encyclopédie marque une étape essentielle dans la transmission des connaissances. "Vu la qualité des rédacteurs, cet ouvrage est fondamental et a donné un éclairage remarquable à ces Lumières du 18e siècle et lui a permis de dépasser largement les frontières de la France pour rayonner en Europe", souligne Michel Francard.

L’Encyclopédie n’a pas toujours été bien acceptée, en particulier par le parti des dévots, qui lui reprochaient d’être une attaque envers le gouvernement et les religions.


La maison Larousse

Certains dictionnaires ont aussi suscité la polémique, en particulier celui de Pierre Larousse, au 19e siècle. Républicain, libertaire, libre penseur, franc maçon, il fait passer, dans une série d’articles, son opinion et sa propre philosophie dans la définition de plusieurs mots. Ainsi pour le mot 'grève', il marque son désaccord avec ceux qui oppriment les plus faibles et revendique le droit de grève.

Issu d’un milieu populaire, instituteur au départ, il montera à Paris où il créera la maison d’édition Larousse/Boyer. Cette vocation d’instituteur ne va jamais l’abandonner, il aura toujours le souci que son oeuvre instruise les gens et en particulier les jeunes. Il est en dehors du monde de l’élite. Il se sert de ses dictionnaires pour diffuser un savoir et le mettre à la portée d’un maximum de gens.

"En ce sens, il est représentatif des Hussard noirs de la République, ces instituteurs qui sont dans la foulée des lois de Jules Ferry, qui a installé l’école primaire gratuite, laïque et obligatoire", rappelle Michel Francard.

Pierre Larousse souhaite que les exemples donnés dans l’ouvrage soient non seulement des exemples forgés par le lexicographe lui-même, mais aussi des exemples repris à des auteurs. Il se distancie ainsi de l’Académie qui a pris le parti inverse, par humilité, puisque ce sont ses membres qui sont 'les bons auteurs du temps'.

Le Nouveau Dictionnaire de la Langue française de Pierre Larousse se vendra à 4 millions d’exemplaires en 50 ans. Son format tient en un volume, il est donc relativement petit. C’est l’ancêtre du Petit Larousse que nous connaissons aujourd’hui, dont la première édition sortira en 1905. Son originalité vient du fait qu’il tient compte de l’évolution de la langue, il est très sensible à l’importance de suivre la langue.

Il publiera ensuite le Grand Dictionnaire Universel du 19e siècle, en 20 000 pages, où il déploiera des observations assez fines sur la langue et sur la société ; c’est à la fois la langue et l’encyclopédie.


Parmi les concurrents, Littré

 

Le grand concurrent de Larousse au 19e siècle est Emile Littré. Il va publier un dictionnaire très différent. Littré vient d’un milieu favorisé, il est médecin, passionné des langues anciennes. Son dictionnaire lui ressemble, il va ainsi citer un maximum d’auteurs du 17e siècle, qui est pour lui l’apogée de la langue française. Contrairement à Larousse, qui estime que la langue de son temps est bien celle du 19e siècle et choisit des auteurs qui lui sont contemporains.

Au 19e siècle, d’autres dictionnaires voient le jour, comme celui de Louis-Nicolas Bescherelle, le Dictionnaire du Français national : c’est la période d’expansion du français dans le monde et se sera donc l’expansion du français national !

Le dictionnaire est le miroir à la fois de la langue et du monde dans lequel on vit.


Larousse et Robert, les deux grands noms du 20e siècle

Le 20e siècle démarre avec ces deux mêmes grands noms, Littré et Larousse. La postérité de Larousse sera assurée par Claude Augé. Le Petit Larousse illustré sera lancé en 1905 et se poursuivra avec, chaque année, une édition différente, jusqu’à aujourd’hui. C’est un ouvrage très portable, destiné au grand public. 

"Au point que, même dans les familles les plus humbles, rappelle Michel Francard, quand il n’y avait qu’un seul livre à la maison, c’était souvent un Larousse."

 

 

Le continuateur d’Emile Littré sera Paul Robert.

Le paysage lexicographique contemporain est ainsi quasi entièrement occupé par Larousse et Robert. En dehors des dictionnaires qui concernent le français, de multiples autres sujets sont développés dans des ouvrages thématiques, surtout par Larousse : le ménage, le chocolat, le bûcheronnage…


La langue, reflet de la société

Les dictionnaires ne se sont pas simplifiés avec le temps, ils ont eu tendance à augmenter en taille, le nombre d’entrées a été multiplié par dix. Il en entre plus qu’il n’en sort : les dictionnaires ont une tendance plus nette à accepter des mots et sont timides à en éliminer. "Quand vous éliminez un mot, vous risquez en effet d’en éliminer des formes qui sont dans la littérature", explique Michel Francard.

La langue évolue avec le temps, elle est toujours celle d’une époque. Dans le Grand Dictionnaire Universel du 19e siècle de Pierre Larousse, l’entrée 'Belgique' est un adjectif. Pourquoi ?

"Parce que c’était un mot latin de la Renaissance qui désignait ce qui était caractéristique du territoire actuel de la Belgique. L’emploi adjectival s’est répandu avant qu’il ne devienne le nom propre, au moment de l’Indépendance de la Belgique. 'Belge' s’est alors imposé comme adjectif", précise Michel Francard.

Les dictionnaires sont ainsi le reflet de l’évolution de la société. Un dictionnaire n’est pas sexiste, mais l’auteur peut l’être. La première femme qui jouera un rôle dans les dictionnaires, c’est l’épouse d’Alain Rey, Josette Rey-Debove. On reconnaîtra sa patte dans la première édition du Petit Robert en 1967.

Dans les définitions, jusque dans la première moitié du 20e siècle, on observe un étonnant discrédit jeté sur la femme, qui n’est définie que dans ses rapports avec l’homme : c’est la femme, la compagne, la mère de ses enfants. Les mouvements féministes, les lexicographes féminines vont équilibrer les choses et aujourd’hui les définitions de la femme sont parallèles à celle de l’homme.

 

Une vérité, un français officiel ?

L’Académie française ne détient pas un regard final sur la définition d’un mot. Les remarquables professionnels que sont les auteurs des dictionnaires sont les plus à même de rendre compte de l’usage de la langue. Ils ont aujourd’hui accès à une masse de données incroyable, écrites et orales.

Les dictionnaires dispensent-ils la vérité ? Beaucoup le pensent, mais pas Michel Francard : "Ce n’est pas la vérité. C’est d’abord celle de l’équipe qui a construit le dictionnaire. C’est aussi la vérité d’un dictionnaire qui est fait à Paris, et qui est donc ethno-centré."

Pour autant, le français de Belgique, de Suisse, du Canada n’y est pas maltraité. Bien au contraire : d’année en année, on relève de plus en plus de belgicismes (400), d’helvétismes (400), de québecismes (600) dans les dictionnaires.

Les différences de définition d’un dictionnaire à l’autre sont très rares. Il arrive parfois qu’un sens qui est en train d’émerger apparaisse plus tôt dans un dictionnaire que dans l’autre.

Il peut aussi y avoir quelques différences dans la nomenclature, le choix des mots, le moment où ils entrent dans le dictionnaire, mais cela ne porte que sur quelques dizaines d’entrées.
 

Le dictionnaire est le reflet de la langue du temps et son influence reste prépondérante. Ecoutez ici Michel Francard

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