Un Jour dans l'Histoire

Réponse à la critique de Freud et de la psychanalyse

Le 6 octobre dernier, Un Jour dans l’Histoire a consacré une émission à la critique de Freud et de ses méthodes. Jacques Van Rillaer, professeur émérite à l’UCLouvain et à l’université Saint Louis, à Bruxelles, était l’invité. Il est l’auteur d’un ouvrage intitulé Freud et Lacan : des charlatans ?Il est également l’un des participants au Livre noir de la psychanalyse, paru il y a cinq ans.
L’émission a fait réagir un certain nombre de praticiens, dont Francis Martens, président de l’Association des Psychologues Praticiens d’Orientation Psychanalytique, APPPsy, fédération nationale. Il est l’auteur entre autres du texte Que nous dit Freud ?
Rencontre.

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En 1895 paraît le livre intitulé Études sur l’hystérieCoécrit par Josef Breuer et Sigmund Freud, cette œuvre théorique, considérée comme le manifeste fondateur de la psychanalyse, décrit une série de cas cliniques. Parmi ces cas, figure celui de Bertha Pappenheim, nommée Anna O., prise en charge, quelques années auparavant, par le docteur Breuer. Il identifie le mal dont souffre la jeune femme comme de l’hystérie et propose, notamment une cure par la parole. Ce cas, et surtout le récit qui en est fait, sera à l’origine d’une abondante littérature et servira de levier aux détracteurs de la psychanalyse.

La remise en question de l’efficacité clinique de la psychanalyse date de 1952, par l’un des fondateurs de la thérapie comportementale, Hans Jürgen Eysenck. Ses travaux sont aujourd’hui remis également en question, autant pour des raisons méthodologiques que pour des raisons de fraude sur les données.

Dès l’apparition de la psychanalyse en 1905, il y avait eu des contestataires, parce qu’il s’agit d’une science 'pas très correcte', notamment parce qu’elle projette sur la sexualité un regard qui n’est pas très 'kasher', explique Francis Martens. L’adulation de la psychanalyse sera sans doute excessive. Surtout en France, entre 1960 et 1980, où elle deviendra une mode, qui créera un peu tout et n’importe quoi, qui sera très dogmatique, souvent dans le mépris de l’autre, et entraînera beaucoup de blessures narcissiques, de colère, puis de remises en question souvent justifiées.

 

Le cas Anna O.

Bertha Pappenheim, appelée Anna O., est une militante féministe, considérée comme la fondatrice du travail social en Allemagne, elle a fondé la Ligue des Femmes juives et a lutté contre la prostitution. Elle a été traitée pour de l’hystérie.
L’hystérie était une sorte de protestation désespérée des femmes de la bourgeoisie, intellectuelles, qui étaient empêchées, parce que juives et femmes, d’avoir un travail, de se marier comme elles voulaient, d’avoir un plaisir sexuel. Les protestations du corps étaient considérées comme des mises en scène, des menteries, des provocations. Plutôt que de les soigner, on les punissait.

Le docteur Breuer, avec Freud, va les écouter, va découvrir les violences et conflits déchirants qui les traumatisent, et va les soigner, via la thérapie de la parole.

Anna O. est un catalogue de tous les symptômes possibles de l’hystérie : perte de sa langue maternelle, paralysie, secousses musculaires, hallucinations, désespoir, névralgies insupportables du nerf trijumeau… Cette écoute va l’aider, elle va guérir de ses symptômes, mais la morphine contre les douleurs va créer chez elle une dépendance.

Ce cas Pappenheim est un levier pour les détracteurs, qui affirment qu’Anna O n’a pas été guérie. "Cela dépend de ce qu’on veut dire par guérir car il ne faut pas confondre santé et normalité. Peu à peu Anna O s’est trouvée guérie, et elle a dit : ce qui me guérit, c’est la talking cure."

Freud n’a pas vu les violences faites aux femmes. Il n’a pas été incité à se demander : c’est quoi une femme, ? C’est quoi une mère ? Et ça, c’est la grande tache aveugle de la psychanalyse, affirme Francis Martens.


Un modèle anthropologique

La psychanalyse est avant tout un modèle anthropologique : elle dit quelque chose de ce qu’est un être humain, toutes époques et toutes cultures confondues. Freud théorise le fait qu’il y a en nous des forces sombres, inconscientes parce que refoulées, et refoulées parce que trop violentes, trop douloureuses, trop agressives traumatiquement ; il dira sexuellement, mais dans un sens très élargi du mot sexuel.

"Il y a une sorte de souffrance inhérente à l’être humain, qui à la fois le rend très créatif, et quelquefois très malheureux, quand ce refoulement ne suffit pas et que les pulsions envahissent tout le champ. Et cette anthropologie dit des choses fondamentales de notre société, sans lesquelles on ne peut pas comprendre des tas de choses étranges. Par exemple on ne peut pas comprendre l’affaire Dutroux si on n’a pas la théorie freudienne : en 1993, c’est un délire collectif de la Belgique tout entière où la plupart des citoyens s’identifient à des enfants abusés sexuellement, une sorte d’obsession de la pédophilie. Et la psychanalyse a vraiment une clé de compréhension extrêmement simple pour ce délire collectif."


Le talon d’Achille de la psychanalyse

La psychanalyse propose donc une nouvelle anthropologie, une vision de l’homme, et pourtant, elle subit une critique incessante. Pour Francis Martens, le talon d’Achille de la psychanalyse serait qu’elle est issue uniquement de l’observation, sans preuve tangible.

"Cette anthropologie de la psychanalyse est un modèle scientifique, mais pas au niveau des sciences expérimentales. Cela part d’une observation de soi-même et de quelques patients, de choses qui sont banales mais pas si banales que ça, parce que ce sont des pathologies et que l’exagération qu’on a dans la pathologie, par exemple hystérique ou obsessionnelle, nous donne des nouvelles de nous-mêmes, même si on n’est pas hystérique. Donc il y a des mécanismes tout à fait universels qui peu à peu se dégagent de l’observation purement presque anecdotique. C’est ça le génie de Freud."

La réussite de la psychanalyse justifie-t-elle alors ces coups de boutoir incessants ?

"La psychanalyse est extrêmement optimiste parce qu’elle montre combien le symptôme est toujours un moindre mal, extrêmement créatif. Mais comment en nous guérissant, en santé, on peut ouvrir un éventail créatif absolument magnifique. Mais elle montre aussi combien il y a une part sombre qui rôde en nous. Pour la psychanalyse, la xénophobie, l’antisémitisme, le sado-masochisme, c’est normal, cela ne veut pas dire que c’est bien, ça ne l’est pas du tout, mais cela rôde en nous."

 

Alors, faut-il critiquer la psychanalyse ?

"Il est toujours nécessaire de critiquer la psychanalyse, comme toute discipline scientifique, au sens des sciences humaines, c’est essentiel. Mais elle nous a appris, via la notion banale de transfert, combien la relation entre les êtres humains était bénéfique, ou parfois toxique."

Toutefois, il faut savoir que dans certaines institutions, nous sommes revenus, faute de moyens et de pensée, à la situation du 19e siècle, par exemple dans certains établissements de psychogériatrie, où les patients passent la journée et la nuit attachés. Les molécules ont remplacé la pensée et la relation.

Aujourd’hui, pour de multiples raisons, il y a une violence qui s’instaure et une réponse purement médicamenteuse à des gens en souffrance. Nous sommes dans un moment de bascule de civilisation, où les gens sont très inquiets parce qu’au niveau économique, on ne sait pas de quoi demain sera fait. Au niveau de l’identité, les repères s’effritent.

La psychanalyse nous dit qu’il faut attendre, écouter, laisser parler l’autre, et lui faire prendre conscience qu’il a des outils créatifs pour s’en sortir. Or on est dans un monde qui ne peut plus attendre, qui nous empêche de prendre le temps, donc elle est à contre-courant.
 

Francis Martens nous livre de nombreux éclaircissements dans Un Jour dans l’Histoire.

Ecoutez l’intégralité de l’entretien ici.

 

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