Un Jour dans l'Histoire

Religion et finance : quels sont les rapports ?


L’historienne Anne Morelli a interrogé les textes, l’Ancien et le Nouveau Testament, le Coran et la Torah, pour comprendre les rapports des grandes religions monothéistes avec l’argent et la finance. Elle a publié, à l’occasion des 400 ans du Mont de Piété, la brochure : "Dieu aime-t-il les prêts à intérêt ? Les religions du livre et la finance".

Dans le cas des trois religions du livre, l’interdit est formel : on ne peut pas prêter à intérêt. Mais le judaïsme, le christianisme et l’islam parviennent à s’arranger avec ces interdits : "On ne peut pas prêter à intérêt mais dans notre cas, c’est spécial, c’est pour faire le bien". Ou "Dans notre cas, ce n’est pas vraiment de l’intérêt, c’est la rétribution juste d’un travail".


Ce que disent les paraboles

Les paraboles du Nouveau Testament sont plutôt obscures à propos de l’argent, et parfois très contradictoires.

Dans la parabole du fils prodigue, par exemple, l’histoire est assez immorale : celui qui a travaillé gentiment est un être inutile, tandis que celui qui a dilapidé son héritage est récompensé.

Dans la parabole du jeune homme riche qui veut avoir la vie éternelle, Jésus répond : observe les dix commandements, vends tes biens, donne-les aux pauvres et suis-moi. Ce que le jeune homme ne fera pas. Jésus fait là l’éloge d’une pauvreté absolue, le riche étant forcément quelqu’un d’impie.

La parabole de la femme à la pièce d’argent, qui fait la fête en retrouvant sa pièce perdue, célèbre les biens matériels.

L’épisode de Jésus qui chasse les marchands et les changeurs du Temple, indique une condamnation de la banque et du commerce de l’argent. Il ne faut pas mélanger les choses de Dieu et les choses matérielles. C’est ce que dit d’ailleurs le Pape François : on ne peut pas servir deux maîtres.

Pour Saint Paul, l’argent est la racine de tous les maux. Il condamne l’avidité de l’être humain.

Ces paraboles, ces épisodes nous indiquent qu’il faut se méfier de tout ce qui touche à l’argent et que s’attacher aux richesses éloigne du salut.

Mais une autre histoire brouille les cartes et semble contredire cette mise en garde, c’est la parabole des talents. Elle a pour morale que le maître méprise le serviteur qui n’a pas fait fructifier son argent et félicite les deux autres qui ont doublé la somme. Le maître prend même la pièce unique du serviteur pauvre pour la donner au plus riche : "Car il sera repris à ceux qui n’ont rien et il sera donné à ceux qui ont déjà."

"C’est très étonnant parce que c’est en opposition avec la préférence pour la pauvreté. […] Un capitaliste pourrait s’en prévaloir pour dire qu’il y a une source sacrée sur laquelle il peut baser son entreprise" observe Anne Morelli.


Au fil de l’Histoire

Le Moyen Âge chrétien va innover en matière de rapport à l’argent. Le 13e siècle voit la renaissance des villes et le développement du commerce et du prêt à intérêt. Saint Thomas d’Aquin considère que le prêt doit être gratuit mais que le change peut être lucratif, car c’est une forme de travail. Il parle aussi beaucoup du juste prix, du juste salaire, une notion qui est très floue et très variable.

Les marchands et des banquiers sont à la fois recherchés par le pouvoir et haïs, par le pouvoir qu’ils peuvent avoir sur les puissants. Le riche est souvent représenté, sur les chapiteaux des églises, avec une bourse bien pleine autour du cou, qui l’entraîne vers l’enfer. La richesse entraîne vers le péché.

A partir de la Renaissance, l’économie s’émancipe de la religion. Les financiers du nord de l’Italie vont jouer un rôle important, y compris dans nos régions où ils vont ouvrir des comptoirs, comme la célèbre banque Arnolfini. Les grands commerçants créent des fondations caritatives qui les dédouanent de leurs activités parfois douteuses, telles que la traite des esclaves. La devise du commerçant Datini est d’ailleurs : Au nom de Dieu et du profit.

Au 15e siècle, les Franciscains prêchent la pauvreté absolue et critiquent l’usure, le bénéfice excessif. Ils vont créer les Monts de Piété, des institutions qui permettent à des gens pauvres d’obtenir des prêts sur gage, des prêts éthiques, avec un intérêt à taux bloqué. Leurs prêches contre l’usure auront souvent un caractère antisémite, car c’est le moment où les Juifs commencent à faire du commerce. Les propriétaires fonciers et certaines abbayes sont aussi la cible de leurs critiques, parce qu’ils ne font qu’amasser, sans faire profiter le bien public de leurs richesses.

La Réforme protestante va déculpabiliser la richesse. La théorie de la prédestination de Calvin veut que Dieu préfère certaines personnes à d’autres et leur donne les outils pour devenir riches. Profiter de ce que Dieu nous donne est donc une obligation. Il y a une sanctification du travail et de l’argent gagné par ce travail, qui sera aux prémices du capitalisme, aux antipodes des théories catholiques. Cette théorie de la prospérité est toujours à l’oeuvre dans des branches bien particulières du protestantisme, les Evangéliques, où l’enrichissement est vu comme positif, explique Anne Morelli.

En Italie, en Belgique, un parallèle aura lieu avec des tentatives de créer des banques catholiques, comme la banque Langrand-Dumonceau, à l’origine des assurances La Royale Belge.

Aujourd’hui, on évoque encore Saint-Mathieu dans certaines nouvelles pratiques de management, qui cherchent à combiner foi chrétienne et activité financière. Au grand dam du pape.

Le Vatican est lui-même agité de nombreux scandales financiers. Le pape François essaie de mettre de l’ordre dans cette situation, au risque de se faire beaucoup d’ennemis parmi ceux qui en tirent profit.

Les Américains résument ce rapport entre Dieu et l’argent d’une manière assez claire, avec la mention In God we trust, sur les dollars. Ils lient le capitalisme à la religion, selon une éthique protestante : si on est riche, c’est que Dieu l’a voulu.

L’islam

Le Coran condamne aussi l’usure, qui entraîne le croyant en enfer. Des contournements sont toutefois possibles, tels que des ruses juridiques qui parlent plutôt de contrats de partenariat entre banques et particuliers, plutôt que de prêts.

On y trouve rarement mention de choses clairement liées à l’argent, à la monnaie, au commerce, mais on y parle de dots, d’impôts, de dettes, de taxes pour les pauvres, d’aumônes, de prêts à intérêt… L’aumône est préconisée par les théologiens, plutôt que l’usure.


Le judaïsme

L’éthique juive interdit le prêt à intérêt. Là aussi, il va y avoir des accommodements et des possibilités liées principalement au fait que le pape Alexandre III a excommunié les chrétiens qui travaillaient avec l’argent, laissant aux Juifs ce type d’activité. Plus tard, quand il sera interdit aux Juifs de posséder de la terre, c’est vers cette activité qu’ils se tourneront encore davantage.


Anne Morelli nous donne encore plein de détails passionnants dans l’émission un Jour dans l’Histoire. Ecoutez…

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