Un Jour dans l'Histoire

Pierre Hubermont, écrivain prolétarien qui a choisi la voie de la collaboration

Pierre Hubermont, de son vrai nom Joseph Jumeau, a été considéré comme l’un des auteurs les plus talentueux de Belgique francophone des années 30. Treize hommes dans la mine, son roman le plus célèbre est un fleuron de la littérature prolétarienne.

En 1935, il use de sa plume pour dénoncer les horreurs du régime nazi. Mais en 1940, c’est pour soutenir l’occupant nazi qu’il noircit les pages de La Légia, journal collaborationniste liégeois. Retour sur le parcours déroutant de cet écrivain aux multiples facettes avec Daniel Charneux, coauteur de Pierre Hubermont, écrivain prolétarien : de l’ascension à la chute, invité de Laurent Dehossay dans "Un Jour dans l’Histoire".

Les origines d’un engagement ouvrier

Né le 25 avril 1903 à Wihéries, non loin de Dour dans le Hainaut, Joseph Jumeau connaît une enfance difficile. Son père, mineur et fils de mineur, bat sa mère qui en sera internée dans un asile psychiatrique alors que le petit Joseph n’a que 10 ans. En résultera une tentative de suicide de l’enfant qui pèsera lourd dans son dossier psychiatrique lorsqu’il s’agira de juger ses agissements pendant la guerre.

 

Joseph est envoyé à l’école au lieu de la mine du fait de sa composition fragile. Il finit ses études en 1918 et effectue des petits boulots que son père lui trouve au sein du parti ouvrier.

En parallèle, il envoie à l’Avenir du Borinage, journal ouvrier socialiste, des contes inspirés par la Grande Guerre. Il s’y voit rapidement engagé suite à la publication de ses contes.

Il est envoyé à Bruxelles pour écrire dans le journal "Le Peuple" où il est beaucoup moins libre dans son écriture. Ce qui logique pour une publication qui est l’émanation d’un parti politique mais qui frustre terriblement celui qui se fait Pierre Hubermont. Cette frustration deviendra avec le temps récurrente et se teintera d’un sentiment de persécution, voire de paranoïa au fil de sa vie.

 

La gloire littéraire

Pierre Hubermont n’est pas homme à utiliser la politique pour promouvoir sa littérature. La preuve en est faite lorsqu’après un retour frustrant dans le Borinage, il se rend en 1923 boulevard de Montparnasse à Paris, pour y faire publier un recueil de poésie, Synthèse poétique d’un rêve.

Imprimé à 1000 exemplaires, ce recueil parle beaucoup de lui, de ses malheurs, de ses persécutions, et du fait que la mort n’a pas voulu de lui à 10 ans. L’ouvrage ne sera pas vraiment reconnu par la critique. Nouvelle frustration pour Hubermont qui était persuadé d’être doté d’un talent évident.

Il ne publiera plus rien pendant 5 ans et retournera à l’Avenir du Borinage pour se consacrer au journalisme.

 

Jusqu‘en 1928 où il publie son roman La terre assassinée sous forme de feuilleton dans le journal du parti communiste français L’Humanité. Il y parle de la misère ouvrière dans le Borinage (thème qu’on retrouvera dans Treize hommes dans la mine, son roman le plus connu).

La terre assassinée sera saluée en Russie mais ne connaîtra pas grand succès ailleurs et sera notamment peu appréciée par son employeur le POB (Parti Ouvier Belge) qui est très hostile au communisme et qui n’apprécie certainement pas qu’Hubermont se fasse publier dans un quotidien autre que celui pour lequel il travaille.

 

Treize hommes dans la mine sera son plus grand succès. Publié en 1930, traduit dans un grand nombre de langues, adapté en fiction radiophonique aux États-Unis sous le titre Germinal, alors qu’en URSS, on lui demande les droits pour une adaptation cinématographie. Il sera même invité à Kharkov pour représenter la Belgique au Congrès des écrivains prolétariens. Un succès prodigieux.

 

Son roman suivant, Hardi ! Montarchain lui vaut un procès en diffamation. Satire d’un village à l’approche des élections communales, Hubermont n’aurait pas assez fictionner ses personnages et son intrigue au goût des protagonistes. Ce procès aura un écho international puisque Georges Duhamel prendra sa défense lors du procès et correspondra avec lui.

Le 14 juillet 1934, Hubermont est condamné à verser 21 000 francs de dommages et intérêts.

 

La radicalisation au prix de sa carrière

Aux élections de 1936, l’extrême droite connaît une montée notable après l’échec des politiques précédentes à protéger le peuple du chômage et de la misère. En parallèle, de grandes grèves sont menées dans tout le pays. Hubermont, travaillant toujours à l’Avenir du Borinage va s’intéresser de plus en plus à la question wallonne et au traitement nationaliste de cette question.

 

Sur le plan de l’Europe et du régionalisme, Pierre Hubermont est dans une mouvance tout à fait de son temps. Il veut créer une grande Europe où chaque région sera indépendante. Pour lui, la Wallonie doit monter en puissance, en réponse surtout au nationalisme flamand de plus en plus fort.

Il deviendra même secrétaire général de la Communauté culturelle wallonne, lui donnant l’impression qu’il allait devenir quelqu’un d’important.

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La Communauté culturelle wallonne, présidée par Pierre Hubermont au centre © Tous droits réservés

Le 10 mai 1940 à 5h35, les Allemands entrent en Belgique. Hubermont est mobilisé comme beaucoup, servira l’infirmerie des forces armées et sera démobilisé pour cause d’armistice en août de la même année.

 

L’écrivain est engagé au Nouveau Journal dont le premier numéro parait le 1er octobre 1940.

Comme son titre l’indique il s’agit d’un journal nouveau, créé pour servir la propagande de l’occupant. Hubermont y produit une dizaine de textes éditoriaux en première page, des " Lettres à un jeune ouvrier ". Textes rédigés dans une langue très politico-philosophiques (à priori pas vraiment à la portée des destinataires de ces lettres) qui visent principalement les juifs et la franc-maçonnerie pour expliquer les malheurs de l’Europe.

Au fil de ses textes, Hubermont glisse vers le fascisme, reprenant les thèmes chers à la propagande nazie.

 

Fin 1940, Hubermont quitte le Nouveau Journal après s’être brouillé avec ses dirigeants et rejoint "La Légia", journal collaborationniste également, fondé quelques mois plus tôt.

Il y donnera notamment la parole à un soldat de la légion wallonne (légion rexiste qui ira combattre aux côtés de l’Allemagne nazie sur le front de l’Est), et le présentera comme un véritable héros. Il y dénoncera aussi des personnalités liégeoises importantes en les faisant passer pour des communistes, alors qu’il s’agissait de socialistes qu’Hubermont fréquentait avant la guerre.

 

Le 22 septembre 1944, il est arrêté. D’abord emprisonné à St-Gilles, il est transféré à Liège en vue de son procès. Un expert médical est réquisitionné pour faire une évaluation psychologique de l’écrivain et sa responsabilité est considérablement atténuée, estimée à hauteur de 25%. Sa lourde hérédité familiale aura joué en sa faveur : l’internement de sa mère, le suicide d’un oncle ainsi que sa propre tentative de suicide à l’âge de 10 ans. Sa paranoïa, son délire de persécution qui n’ont cessé de grandir avec les années participeront à ce diagnostic.

 

Le 7 novembre 1945 à Liège débute le procès de La Légia, procès du quotidien mais aussi de ses employés.

Suite à son évaluation psychologique, Hubermont joue la carte de la folie pour éviter une condamnation trop forte. Folie qu’il maintiendra dans ses œuvres postérieures.

Il sera condamné à la détention perpétuelle, à la confiscation des sommes gagnés en travaillant à La Légia, à payer de 5 millions de francs de dommages et intérêts à l’Etat. Sa peine sera ramenée à 16 ans, pour finalement le libérer le 20 novembre 1950.

 

Pendant ses années passées en prison, il écrit deux textes qui ne seront jamais publiés : La fée des eaux où il parle à nouveau de lui mais sous une forme de féerie qui fait penser aux Ziegfeld Follies. Mais aussi une fable animalière : Incarcère-t-on Oneiros. Dans ce texte, il y dépeint un président du tribunal corbeau et lui en pauvre malheureux qui ne comprend pas ce qu’on lui veut. Selon Daniel Charneux, coauteur de Pierre Hubermont, écrivain prolétarien : de l’ascension à la chute, ce texte a certainement été inspiré par la lecture en prison de L’écume des jours de Boris Vian qui a donné l’inspiration à Hubermont de s’essayer à un genre d’écriture surréaliste et onirique.

 

Fin de vie, dans l’oubli

Après sa sortie de prison, il continue à écrire mais sous un pseudonyme : René Lapierre. Il réussit à se faire publier sous ce nom en dissimulant sa réelle identité dans le journal du syndicaliste André Renard, leader des grandes grèves de 1960-1961. Il y publiera quelques articles où il reprochera notamment au POB d’accepter dans ses rangs d’anciens rexistes. Manifestation nouvelle d’un certain culot de cet homme chez qui persistait de fortes sympathies extrémistes puisqu’il faisait, par exemple, partie d’un groupe de sympathisant à César Julius Evola, théoricien italien d’extrême droite notoire.

 

Joseph Jumeau/Pierre Hubermont meurt le 18 septembre 1989 à Jette après avoir passé des années à espérer être réhabilité et à nouveau édité.

 

Un parallèle évident peut être fait avec l’écrivain français Louis-Ferdinand Céline, antisémite notoire qui ne s’est jamais vu retirer son prestigieux prix Renaudot et qui reste très estimé dans le milieu littéraire. Question éternelle : faut-il séparer l’artiste de l’homme ? La réponse est oui pour Daniel Charneux à (ré) écouter dans "Un jour dans l’Histoire".

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