Un Jour dans l'Histoire

Pestes médiévales et coronavirus actuel : quels parallèles faire entre ces épidémies?

Peste, variole, typhus, sida, ... Les épidémies jalonnent l'histoire de l'Occident. Elles ont façonné nos sociétés dans leurs aspects les plus divers. Quelles en sont les mécanismes ? Comment décrire leur impact ? Quels parallèles peut-on faire avec ce que nous vivons actuellement ? Tentons d'y voir plus clair avec Henri Deleersnijder, professeur d’histoire à Liège.

Thucydide est le premier auteur de l’Histoire à avoir décrit une épidémie, celle d'Athènes. Il décrit avec grande précision le périple que va suivre le fléau, qui part de l’Ethiopie pour se répandre dans de nombreuses régions de la Méditerranée orientale. Dans les siècles qui suivront Thucydide, d’autres épidémies toucheront le pourtour méditerranéen. "Thucydide fait une description clinique exceptionnelle de la peste d’Athènes. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit en fin de compte pas de la peste. Dans l’Antiquité, le terme latin "pestis" désigne un fléau, une épidémie. On ne sait pas encore bien de quelle maladie il s’agissait, cela pourrait être le typhus ou une fièvre typhoïde", explique l'historien Henri Deleersnijder.

Quel parallèle faire avec la situation actuelle du coronavirus?

Dans son récit, Thucydide décrit le chaos que l’épidémie va provoquer au sein de la société, avec un point d’attention particulier sur le respect des lois qui va voler en éclats, ce qu’on appelle l’anomie. Jean Delumeau parle de "dissolution de l’homme moyen", c’est-à-dire que d’un côté il y aura des lâches qui restent dans leur égoïsme voire qui profitent de la situation, et de l’autre des héros qui s’affirment et affrontent le danger, comme par exemple le docteur Rieu dans La Peste d’Albert Camus.

"Ce genre de moment, qui tombe sur l’humanité sans prévenir, va être révélateur et sidérer la société. C’est à cela qu’on assiste depuis mars 2020, avec le coronavirus", avance l'historien. "Lorsque cela arrivait ailleurs, en Afrique par exemple, notre société, qui se croyait préservée de ce genre de crise sanitaire, considérait cela comme normal. C’est un fameux coup de semonce pour notre société, sa vanité et son manque de respect vis-à-vis de la biodiversité."

Peste antonine, de Cyprien, de Justinien... Des maladies qui ont affaibli l'Empire romain

La peste qui éclate à l’époque de Thucydide va également révéler les inégalités qui existent face à la maladie. Avant Thucydide, Hippocrate (Ve siècle avant JC) disait que, dans ce genre de crise sanitaire, il fallait appliquer la maxime suivante : "Pars vite, va loin et reviens tard". À l’époque, et comme aujourd’hui d’ailleurs, tout le monde n’a pas l’occasion de fuir : les catégories sociales les plus pauvres subissent de plein fouet ce genre de catastrophe, contrairement à ceux qui peuvent partir à la campagne, en seconde résidence,…

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Thucydide, à son tour, va être atteint par la maladie qui décimera Athènes. La ville mettra des siècles avant de retrouver un semblant de puissance. Cela arrivera également à l’Empire romain, frappé par la peste antonine - sous la dynastie des Antonins au IIe siècle - et puis la peste de Cyprien moins d’un siècle plus tard. Rome n’a pas le temps de se remettre de ces catastrophes qui feront des millions de morts. La grande catastrophe pour l’Empire romain sera la peste de Justinien, qui, cette fois, est une véritable peste telle qu’on l’entend aujourd’hui (yersinia pestis). De 541 à 760, une épidémie frappe et affaiblit considérablement l'Empire romain, suite aux retours de pesteux. Celle-ci mettra fin aux prétentions de recréer l’Empire romain.

Une nouvelle maladie épidémique dans l'Europe du Xe siècle

Mal des ardents, mal saint Antoine, feu saint Antoine, feu d’enfer : voilà comment on nommera la maladie épidémique qui frappe l’Europe au Xe siècle et plus particulièrement la ville de Paris en 945. Pendant très longtemps, on n’a pas compris ce qu’il se passait.

Ça n’est qu’au XVIIIe siècle que les scientifiques ont enfin décelé la cause du mal des Ardents. Il s’agit de l’excroissance du seigle qui comporte un poison ayant la faculté de boucher les artères et les veines. C’est ainsi que les gens perdent leurs membres. Ce poison s’attaque aussi au système nerveux. Il est en cela très proche du LSD.

D'où vient la référence à Saint-Antoine ? Antoine est un anachorète devenu symbole car il a réussi à résister au feu. Au Moyen Age, commencent à fleurir des représentations d’estropiés. Dans La Tentation de Saint Antoine, célèbre tableau de Jérôme Bosch, on voit un personnage qui a perdu son pied. C’est un phénomène terrible, qui a très longtemps été ignoré. Il existait même un ordre hospitalier, les chanoines réguliers de saint Antoine, qui s’occupait de ces estropiés.

En 1951, à Pont Saint Esprit dans le Gard, une nouvelle épidémie de ce type se déclare. La population ne savait pas de quoi il s’agissait : ils allaient acheter leur pain et étaient soudain pris de délire. On les envoyait dans les hôpitaux psychiatriques, tandis que le boulanger était lui-même totalement ignorant que le problème résidait dans sa farine. Il s’agissait d’une farine de seigle, qui déjà au Moyen Age, poussait plus facilement dans des terres arides. Ces terres permettaient à l’ergot, le champignon responsable de l’épidémie, de pousser. C’est ainsi que l’ergotisme, cette maladie "hors du temps", est revenue dans notre temps, en 1951.

La rumeur se met en route

"La rumeur, au même titre que les maladies, a aussi traversé les siècles. Au Moyen Âge, lorsque la peste s’installait, on rendait les juifs responsables du fléau en les accusant d’avoir contaminé les sources, les fontaines,… Quand les gens ont peur, quand nous avons peur, nous avons tendance à nous laisser aller à une seule cause, celle que Léon Poliakov appelle la causalité diabolique", constate encore l'historien.

Henri Deleersnijder est historien et collaborateur à l’Université de Liège. Il a publié chez Mardaga "Les grandes épidémies dans l’Histoire". Ecoutez la suite de son intervention dans Un Jour dans l'Histoire.

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