Un Jour dans l'Histoire

Martine : Qui est-elle ? Quelles sont les raisons de son succès ?


1954, c’est l’année de la parution du premier album des aventures d’une petite fille prénommée Martine. C’est une époque où la littérature jeunesse, si elle existe bien, ne brille pas encore de ses mille feux. Mais les Editions Casterman y croient et proposent à l’auteur Gilbert Delahaye et au dessinateur Marcel Marlier d’endosser la paternité de leur nouvelle héroïne : une gamine d’une dizaine d’années qui, accompagnée de son chien Patapouf, raconte son époque au fil d'une soixantaine d’épopées de tous les jours. Sage et raisonnable, elle incarne la frange conservatrice de la société, ce qui ne va pas l’empêcher de séduire les publics les plus divers, jeunes et moins jeunes. Laurence Boudart revient sur ce succès.

De Martine à la ferme en passant par Martine à la montagne, Martine fait du camping, Martine à bicyclette, Martine prend le train, Martine se déguise,… et avec plus de cent soixante millions d’albums vendus sur la planète, celle qui est devenue un mythe traverse le temps, faisant fi des diktats de la mode, même s’il y eut quelques adaptations légères.

En 2019, une prestigieuse salle de ventes parisienne a mis aux enchères un lot de dessins des aventures de Martine. La recette a atteint 5 fois l’estimation initiale, faisant de Marcel Marlier une valeur sûre du marché de l’art contemporain.

Alors quel est le secret de Martine ? Retour sur un monde où tout est beau, en compagnie de Laurence Boudart, licenciée en traduction et docteure en lettres modernes, directrice aux Archives et Musée de la Littérature.

Son livre Martine, une aventurière du quotidien paraît ce jeudi 4 mars aux Impressions Nouvelles, coll. La Fabrique des Héros.

Dans quel contexte Martine voit-elle le jour ?

60 albums de Martine ont paru, depuis Martine à la ferme, en 1954, jusqu’à Martine et le Prince mystérieux, sorti en 2010.

En 1954, Martine voit le jour dans Martine à la ferme, à un moment clé de l’édition francophone : au milieu des années 50, on voit apparaître tout un jeune lectorat, avec les enfants du baby boom, nés juste après la Seconde Guerre Mondiale. C’est un vaste public à saisir pour les maisons d’édition. La littérature pour la jeunesse a déjà commencé à exister, avec le Journal de Spirou, le Journal de Tintin, les albums de Tintin…

On observe aussi, à ce moment-là, la naissance d'un intérêt pour le lectorat féminin. "Jusque-là, il y avait surtout des héros masculins ou en tout cas plutôt dirigés vers un public de jeunes garçons, explique Laurence Boudart. Et d’un seul coup, c’est comme si les maisons d’édition se rendent compte qu’il y a aussi, à côté de ces 50% de population enfantine masculine, 50% de population féminine. 
Chez Hachette, on voit apparaître une héroïne aussi, à peu près au même moment que Martine, qui s’appelle Caroline. Et chez Casterman donc, surgit apparemment l’idée de se saisir de cette opportunité pour faire naître une jeune héroïne et ce sera donc Martine."

Martine, car c’est à l’époque le deuxième prénom le plus populaire de l’époque. Son petit frère s’appelle Jean, c'est le premier prénom porté par les garçons. "On est vraiment ancré dans un quotidien très tangible".

Enfin, la présence très forte des comics américains, qui ont envahi les kiosques à journaux déjà avant-guerre, va être remise en question. Une loi française va imposer une série de critères moraux que les publications pour la jeunesse vont devoir respecter : pas de violence, pas de débauche, pas d’exhortation au crime, ce qui était parmi les caractéristiques des comics américains. Ils ne vont plus trouver place dans les kiosques, au bénéfice d’autres types de publication, dont Martine est un exemple typique.

Le premier album, Martine à la ferme

Gilbert Delahaye et Marcel Marlier ont été choisis par Casterman car ils y travaillaient déjà. Le premier avait écrit quelques recueils de poésie et y travaillait comme ouvrier typographe. Marlier y était illustrateur, en particulier de livres de catéchisme, de livres de la Comtesse de Ségur, d’albums centrés sur des personnages animaliers.

Dans le premier album, Martine à la ferme, Martine occupe un second rôle, ce qui est assez surprenant, vu le titre. "Cela s’explique peut-être en partie par le fait qu’au départ, la littérature pour enfants était surtout habituée à des personnages animaliers, des animaux qui parlent, marqués par un fort anthropomorphisme, comme chez Disney. Et donc Martine était un peu un personnage secondaire."

Il semblerait par ailleurs que pour ce premier album, mais aussi le deuxième et peut-être le troisième, le scénariste et l’illustrateur ne se sont même pas rencontrés.

"Il n’empêche que Martine, même si elle est peu présente dans le texte, est présente dans les images et on voit déjà les traits qui la caractériseront par la suite : l’enthousiasme, la bonne humeur, le sourire permanent, la curiosité, elle veut tout savoir, tout découvrir. Elle aime l’effort physique, le mouvement, elle est tout sauf passive."
 

Martine, une héroïne ?

Pour Laurence Boudart, Martine est bien une héroïne, un peu particulière dans la mesure où elle n'a pas de problème à résoudre, pas de quête qui se clôture par un triomphe, comme c’est le cas dans les contes de fées. Le monde est beau, peut-être trop beau. On est dans un monde idéal, ce qui n’empêche pas Martine d’être avide de découvrir ce monde.

Pour Marcel Marlier, le bonheur est dans le faire. Martine est vraiment une héroïne du faire, de l’action. Chaque album commence par une situation plane, où aucun problème ne se pose, mais Martine décide de se lancer dans une action particulière : elle veut apprendre à nager, à faire du vélo, s’occuper d’un moineau blessé… "C’est elle finalement qui entreprend quelque chose plutôt que d’attendre que la difficulté se pose à elle."

Ce palmarès de 60 albums encore édités aujourd’hui prouve qu’elle est bien une héroïne, tout comme le fait qu’elle parvient à traverser les générations, les époques et les modes, avec un succès qui ne se dément pas.
 

Quelle image de la féminité Martine transmet-elle à son lectorat ?

Les albums de Martine s’inscrivent clairement dans une image de la petite fille qui ne sort pas des clous, qui est bien élevée, parfaite en termes de morale. Elle correspond ainsi pleinement à ce qu’une partie de la population attend encore de la femme et donc de la petite fille: quelqu’un de bien élevé, qui reste bien à sa place. Petit à petit, elle arrive cependant à prendre de plus en plus d’autonomie et, subtilement, à montrer une féminité qui entre plus en résonance avec l’image de la femme, au fil des époques.

Martine à l’école, paru en 1957, montre une école mixte, où l’on ne porte pas l’uniforme, où les enfants partagent les mêmes activités. Après l’école, Martine explique à son petit frère, à son petit voisin, à son chien et son chat, ce qu’elle y a appris. Le lendemain, on voit son frère et le petit voisin l’accompagner à l’école.

"Il y a une forme de prosélytisme qui est confiée à Martine, pour encourager les autres enfants à la joindre sur le chemin de l’école, mais en même temps, c’est elle qui prend l’initiative de cet apprentissage." On peut parler d’un embryon d’émancipation.

Les personnages féminins autour de Martine, qui peuvent lui servir de modèles, ne sont pas des femmes modernes. Elles correspondent à une répartition plutôt classique, conservatrice, des rôles homme-femme. La mère de Martine reste à la maison, elle s’occupe de la maison et de la famille. Elle est plutôt bourgeoise, élégante, avec une vie sociale. Le père de Martine travaille à l’extérieur, il est aussi très élégant.

Si certains personnages ont des professions, on remarque là aussi une répartition classique, conservatrice, genrée. Le professeur de danse est forcément une femme, le professeur de natation un homme bien musclé. Le médecin est forcément un homme, la couturière une femme.

Martine aime se faire belle, c’est certain, elle est coquette. Jusqu’à la moitié des années 70, elle porte essentiellement des jupes et des robes, avec un soin particulier apporté aux noeuds assortis, aux petites chaussettes et chaussures, aux petites culottes qui ont fait beaucoup jaser. Marlier disait : "Toutes les petites filles étaient habillées comme ça, avaient les jupes courtes, et moi je n’ai fait que reproduire la mode du moment. N’allez pas y chercher autre chose."

Mais à partir des années 70, au fil des albums, on observe une évolution palpable dans son habillement. Martine va délaisser la robe pour le pantalon, ce qui lui permet d’être plus libre de ses mouvements. Elle suit ainsi la mode de l’époque.

Dans les premiers albums, Martine s’inscrit clairement comme une petite fille issue de la classe bourgeoise aisée. On le remarque dans ses vêtements mais aussi dans ses loisirs : elle fait de l’équitation, elle skie. Progressivement, de manière très subtile, presque naturelle, d’album en album, elle devient une petite fille d’une classe moins bourgeoise, ses loisirs changent. Elle apprend à nager ou à danser avec un groupe, plutôt qu'avec un professeur particulier. Elle fait de la voile dans un centre semblable à ceux de l’Adeps.


La modernité triomphante

Les albums soulignent le triomphe de la société de consommation. Laurence Boudart parle même d’une forme de propagande pour les appareils électroménagers dernier cri, en particulier dans Martine à la maison, en 1963, où Martine et son frère prennent en charge le ménage, pour aider maman partie pour la journée.

"C’était très amusant de pouvoir comparer les publicités de l’époque et de repérer les modèles. Certains modèles dessinés par Marlier correspondent exactement aux modèles les plus en vogue et les plus technologiquement avancés de l’époque. On se demande s’il n’y a pas eu une volonté de publicité, de contrat publicitaire, je ne crois quand même pas. Mais ce qui est certain c’est qu’il y a, en tout cas dans les albums jusqu’aux années 70, une croyance de la part de Marlier, et de Delahaye et Casterman probablement, qu’il fallait rendre hommage à cette modernité triomphante de la technologie. "

Cela se voit aussi dans l’album où Martine prend l’avion. L’avion est le dernier modèle, c’est la Caravelle d’Air France. Il y a véritablement cette volonté de croire que le progrès technologique est au service de l’homme et de la femme, et qu’il faut souligner cette modernité triomphante.

Les voyages de Martine sont très cadrés, ils sont à la fois très libres, car elle voyage souvent sans ses parents, mais aussi très contrôlés, la prise de risque est minimale.
 

Scénario et dessin

Le scénariste Gilbert Delahaye apportait une dimension poétique aux albums. "Les descriptions qui sont faites sont presque gratuites, note Laurence Boudart. On n’est pas dans la description d’une action particulière, mais on est dans l’installation d’une ambiance, d’une atmosphère. Et puis il y a énormément de jeu sur les sonorités aussi, qu’on ne repère pas forcément à la première lecture, mais auquel je suis persuadée que les enfants, inconsciemment, sont sensibles."

Le rapport aux animaux va changer au fil des albums. D’un rapport de domination de l’être humain sur la faune, Martine va peu à peu adapter son comportement, de la même manière que l’ensemble de la société va avoir conscience de son impact sur l’écosystème. Elle va avoir des attitudes de plus en plus respectueuses de l’environnement et, finalement, c’est elle qui va se mettre au service du milieu naturel, de la faune et de la flore, jusqu’à mener une campagne de défense pour les insectes pollinisateurs.

Le dessin de Marcel Marlier se caractérise par une recherche de la beauté. On voit qu’il était extrêmement méticuleux, perfectionniste jusqu’à l’obsession, pour saisir le mouvement voulu et coller au réel. Ses dessins peuvent être admirés au Centre Marcel Marlier, à Mouscron.

 


Savez-vous qu’au moment du décès de Michael Jackson, on a appris qu’il était un grand fan de Martine, qu’il avait découverte à travers un puzzle Ravensburger ?

Michael Jackson ne connaissait pas les albums, mais il était tombé en admiration devant le dessin de Martine, explique Laurence Boudart. Il avait rencontré Marcel Marlier et il semblerait qu’un début de collaboration aurait pu naître. Michael Jackson aurait effectivement aimé écrire des histoires pour enfants, qu’il aurait voulu voir illustrées par Marcel Marlier. Mais celui-ci aurait décliné la proposition, ne souhaitant pas partir travailler aux Etats-Unis.


 

Découvrez-en davantage, avec Laurence Boudart, dans Un Jour dans l’Histoire

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