Un Jour dans l'Histoire

Malika Hamidi : "L’islam et le féminisme ne sont pas étanches l’un à l’autre"

L’arrivée de l’islam en Arabie, au 7e siècle, va bouleverser la condition des femmes. Malika Hamidi, auteure et docteure en sociologie, nous éclaire sur l’impact de la religion islamique sur la vie des musulmanes, à travers des portraits de femmes féministes avant l’heure. Des femmes à la fois religieuses, indépendantes, revendicatrices, à contrecourant de l’image de la croyante exclue du débat public. Des femmes pionnières, devenues des modèles pour plusieurs générations de femmes à travers les siècles. Avec quel impact aujourd'hui ?

Malika Hamidi, docteure en sociologie, spécialiste du féminisme musulman, est l’auteure de l’ouvrage Un féminisme musulman et pourquoi pas, aux éditions de l’Aube.

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L’islam, une véritable révolution féministe

L’islam est l’une des trois plus grandes religions monothéistes dans le monde, elle apparaît au 7e siècle en Arabie Saoudite, avec comme prophète Mohammed, considéré comme le messager de Dieu, et la révélation d’un livre saint, le Coran. Comme toutes les religions qui l’ont précédé, l’islam va avoir un impact profond dans la vie de ses adeptes, notamment dans la vie des femmes.

Avant l’avènement de l’islam, dans l’Arabie pré-islamique, les femmes n’avaient aucun statut juridique, aucun droit. Elles étaient victimes d’infanticides, elles étaient enterrées vivantes, données en héritage, données en mariage,… explique Malika Hamidi.

L’islam est venu les outiller d’un arsenal de droits, en particulier maritaux : le droit de divorcer, le droit d’être respectée en tant que mère par les enfants, le droit d’hériter, les femmes devenant seules responsables de leurs biens.

Leurs droits et devoirs religieux et civils sont égaux à ceux des hommes, ce qui constitue une véritable révolution féministe déjà. L’avènement de l’islam élève la femme, lui donne un statut et une dignité.

Dès le 7e siècle, les femmes musulmanes sont responsables de marchés, elles s’engagent dans la vie sociale, elles ont une visibilité. Elles sont érudites en matière de religion, de droit, de médecine, de philosophie, d’art, de musique.

"C’est au cours des 17e, 18e, 19e siècle qu’on assistera à la décadence de la vie politique et économique et à la dégradation des droits des femmes. L’interprétation religieuse fait que les femmes musulmanes sont exclues des sphères publiques. Et aujourd’hui, la femme dans le monde arabo-musulman est parfois encore plus discriminée et subordonnée qu’à l’avènement de l’islam au 7e siècle", regrette Malika Hamidi.

Un travail de femmes, pour les femmes, par les femmes

L’islam sunnite est légiféré par le Coran mais aussi par ce qu’on appelle les Hadith, qui sont en fait la retranscription des dires du prophète Mohammed, messager de Dieu selon cette religion. Deuxième source écrite de la foi et de la foi musulmane, les Hadiths codifient une bonne partie de la pratique islamique. Comme le Coran, les hadiths peuvent être sujets à différentes interprétations. Et souvent le genre de la personne qui les recense va avoir un impact fort sur cette transmission.

De nombreuses femmes ont d’ailleurs travaillé sur ces exégèses, sans pour autant être reconnues par l’histoire. Leurs travaux, leur savoir n’ont pas été perpétués dans le temps, ni visibilisés.

Dans son ouvrage, Malika Hamidi reprend ces femmes qui, dans le monde contemporain, proposent des réinterprétations du Coran. "On sent qu’il y a une marginalisation, mais pourtant, ces dernières années, on constate que leur relecture des textes est en train de se normaliser au sein des communautés musulmanes féminines et féministes en Europe et dans le monde musulman, partout en Occident."

Le projet du féminisme musulman, c’est se réapproprier toute la mémoire, tout ce patrimoine au féminin de ces femmes qui ont construit, ont produit de nouvelles interprétations. Si tout cela a été oublié, c’est tout simplement parce que ce travail n’a pas été rapporté, n’a pas été répertorié.

Il y a toute une génération de femmes qui aujourd’hui sont outillées intellectuellement et qui vont faire elles-mêmes ce travail de recensement de ces femmes, de ces pionnières qui ont contribué à l’âge d’or de l’islam.
 

Les textes coraniques sont-ils misogynes ?

En réalité, c’est une partie des musulmans, fondamentalistes, rigoristes, pour certains wahhabites, pour d’autres salafistes, qui veulent ramener les femmes au foyer. Mais les textes ne disent pas ça, affirme Malek Chebel, anthropologue et traducteur.

"Dans mon Coran à moi, dans le Coran que j’aime - et je le connais bien, je l’ai traduit -, il n’y a aucune distinction. Le Coran ne fait jamais de distinguo entre le croyant et la croyante. […] Ce sont les hommes qui ont gravé dans le marbre, au 9e siècle, le fait de l’inégalité entre hommes et femmes. En aucun cas, le Coran ne nous incite à produire ou à entretenir de l’inégalité."

Impossible de parler de féminisme sans aborder la question du patriarcat. L’islam, comme souvent dans les religions monothéistes, est une religion dite patriarcale : c’est l’homme qui donne son nom aux enfants, c’est lui le chef de famille. Le patriarcat est un système d’oppression systémique qui distingue les êtres humains en deux classes sociales de sexe, avec une domination du sexe masculin sur le féminin. Mais les textes coraniques sont-ils réellement misogynes ? Là encore, l’interprétation des écrits va jouer un rôle déterminant dans le développement du féminisme musulman.

"L’islam a été révélé dans une société patriarcale et a dû s’adapter à toute une série de pratiques culturelles coutumières, explique Malika Hamidi. L’islam, par pédagogie, n’a ainsi pas voulu interdire la pratique de la polygamie, mais l’a limitée et régulée. Ces pratiques ont pu être remises en question, contredites, parce que le Coran et le prophète de l’islam étaient venus avec un projet libérateur pour les femmes. […] Elles ont pu bénéficier des principes moraux et éthiques que le Coran contient, pour se faire une place dans cette religion."

Et même si l’histoire n’a pas toujours tendance à les mettre en avant, les figures féministes de femmes fortes et engagées ne manquent pas, ni dans le Coran, ni dans les récits prophétiques musulmans : la reine de Saba, modèle de gouvernance dans l’islam ; Khadija, la première personne à embrasser l’islam lors de sa révélation au 7e siècle et la première épouse du prophète Mohammed ; Aicha, figure majeure de la politique islamique, et bien d’autres.
 

Une affaire de femmes

Le concept même de féminisme musulman dérange autant qu’il séduit et ne fait donc clairement pas l’unanimité, mais il existe bel bien, puisque les premières recherches sociologiques sur le sujet sont apparues il y a déjà plus de quarante ans. On parle ici d’un féminisme pluriel aux revendications multiples, qui intègre pleinement le Coran dans son combat.

Il dépend surtout de l’interprétation des textes religieux dont il s’inspire. C’est clairement là que tout se joue puisque la réinterprétation du Coran et des textes sacrés par des femmes et pour des femmes est l’essence même de ce féminisme, comme le souligne Malika Hamidi.

Les femmes, c’est avec leurs yeux, leur expérience, leur subjectivité de femmes qu’elles souhaitent réinterpréter les textes, les versets qui les concernent de prime abord. Certaines vont jusqu’à dire que les hommes n’ont pas à interpréter les versets qui parlent d’héritage, de divorce, de polygamie… Ce n’est pas un sujet qui concerne les hommes. C’est ça tout le projet du féminisme musulman, et c’est là justement où le bât blesse, parce que pendant des siècles, le Coran a été interprété principalement par des hommes.

Qu’entend-on par féminisme musulman ?

'Féminisme musulman' ? L’expression, dans les pays francophones, fait bien souvent figure d’antinomie. Pour beaucoup, le féminisme doit être laïque, ne se soumettre à aucune religion. Comment peut-on par exemple choisir de porter le voile et lutter contre le patriarcat ?

Pour Malika Hamidi, si l’expression n’est pas un oxymore, c’est parce que l’islam est porteur d’éléments éthiques et moraux et que l’esprit du Coran est égalitaire. "Tout est une question d’interprétation. Le féminisme est porteur d’un projet théorique et pratique, conceptuel, qui aujourd’hui permet aux femmes musulmanes de se réapproprier ce concept du féminisme, pour questionner les inégalités dans les rapports sociaux entre les femmes et les hommes. L’islam et le féminisme ne sont pas étanches l’un à l’autre."

Ce sont tout d’abord des intellectuelles, chercheuses en sciences sociales, souvent issues de l’immigration et de culture musulmane, qui ont commencé à désigner les mouvements de revendications pour l’égalité des sexes à l’intérieur du cadre religieux.

En Europe et aux États-Unis, on peut donc observer l’émergence d’une conscience féministe islamique, à travers une réislamisation des femmes qui s’engagent dans des dynamiques musulmanes, dans un contexte où l’islam est fortement stigmatisé et radicalisé, celle-ci variant aussi d’une défense de l’identité féminine musulmane aux revendications les plus féministes. Les femmes musulmanes du monde entier utilisent aujourd’hui les réseaux sociaux pour échanger, partager leur condition de femmes et développer de nouvelles stratégies d’empowerment.

Alors concrètement, comment peut-on définir le féminisme musulman ? On l’aura compris, il est difficile de trouver une définition universelle mais on peut clairement mettre avant une émancipation des femmes axée sur la spiritualité.

L’historienne américaine Margot Badran définit le féminisme islamique comme un discours et une pratique qui s’articulent autour d’un paradigme islamique, pour plus d’égalité entre les genres.

Pour Malika Hamidi, le féminisme musulman est un projet théorique et politique, qui va lutter contre les oppressions textuelles et sexuelles.
 

Ecoutez ici l’intégralité de ce dossier en deux épisodes.

Islam et féminisme, par Hajar Boulaich – 1e partie : La genèse

Islam et féminisme, par Hajar Boulaich – 2e partie : Antinomie ou combat légitime ?

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